Piano classique avancé : les morceaux incontournables

Main d'une pianiste posée sur les touches noires et blanches d'un piano, vue de profil en lumière douce

Les morceaux de piano classique que l'on retrouve au programme des pianistes avancés s'appellent Ballade n° 1 de Chopin, Étude « Révolutionnaire », sonate « Appassionata » de Beethoven, fugues du Clavier bien tempéré, Gaspard de la nuit de Ravel. Mais « avancé » recouvre des marches très différentes, et plusieurs morceaux de piano connus de tous sont bien moins redoutables que leur réputation. Pour s'y retrouver, il existe un repère public et précis : l'échelle de difficulté en neuf niveaux de l'éditeur allemand Henle, qui note chaque pièce séparément. C'est elle qui sert de fil à cette liste, du niveau 7 au niveau 9.

Qu'est-ce qu'un morceau de piano classique « avancé » ?

Le mot ne veut pas dire grand-chose tant qu'on ne le mesure pas. Henle, maison d'édition spécialisée dans les partitions dites Urtext (établies à partir des manuscrits et des premières éditions, où ce que l'éditeur ajoute est signalé comme tel), a confié cette mesure à Rolf Koenen, puis à Jacob Leuschner, qui a repris son travail et gardé ses neuf niveaux. L'échelle se lit en trois tranches : 1 à 3, facile ; 4 à 6, moyen ; 7 à 9, difficile.

Les deux bouts de l'échelle sont définis noir sur blanc dans le guide des niveaux publié par Henle. Le niveau 1 est réservé aux pièces jouables, dans le meilleur des cas, après un an de bons cours de piano. Le niveau 9 désigne les quelques œuvres qui cumulent une structure d'une grande complexité et des exigences techniques extrêmes : la sonate « Hammerklavier » op. 106 de Beethoven est le premier exemple cité. Entre les deux, Leuschner estime que 95 à 98 % des pièces tombent entre les niveaux 2 et 8.

Le nombre de notes rapides ne suffit pas à fixer une note. Le guide cite la complexité formelle, rythmique et harmonique, la densité de l'écriture, la technique (doigtés, pédale, accords et sauts, exigences de son) et la maturité musicale demandée. Il reconnaît aussi une part de jugement subjectif dans la pondération. Un niveau Henle reste donc un point de comparaison, stable parce que la même maison le tient sur tout son catalogue.

Pour fixer les idées, le guide donne ses propres exemples : la sonate op. 10 n° 3 de Beethoven au niveau 7, la Fantaisie op. 17 de Schumann et la Sonate n° 4 de Scriabine au niveau 8.

Les morceaux de piano connus ne sont pas toujours les plus difficiles

Premier constat, et il surprend : plusieurs titres que l'on range spontanément parmi les sommets n'y sont pas. La célébrité d'un morceau et sa difficulté sont deux choses différentes. Le tableau ci-dessous met côte à côte quelques-uns des plus beaux morceaux de piano classique et la note que leur donne Henle sur ses pages de partitions.

MorceauRecueilNiveau Henle
Debussy, Clair de luneSuite bergamasque, 3e mouvement5, moyen
Rachmaninov, Prélude en ut dièse mineur op. 3 n° 2Morceaux de fantaisie op. 35, moyen
Bach, Prélude en ut majeur BWV 846Clavier bien tempéré, livre I1, facile
Chopin, Étude op. 10 n° 9 en fa mineurDouze Études op. 106, moyen
Liszt, Liebesträume « Hohe Liebe » et « Seliger Tod »Trois nocturnes6, moyen
Beethoven, sonate « Clair de lune » op. 27 n° 2Sonate entière7, difficile

Le cas de Rachmaninov est le plus parlant. Sur la page de son édition, Henle écrit que les accords tonitruants de la dernière partie sont légendaires, mais moins injouables qu'on ne l'a laissé croire. Le même texte rappelle que le public américain réclamait ce prélude à la fin des concerts du compositeur en criant « C sharp minor! ». Imaginons sa lassitude, réplique inventée par nous : « J'ai écrit vingt-quatre préludes, et ils n'en veulent qu'un. »

Le Clair de lune de Debussy appelle la même prudence. C'est le troisième des quatre mouvements de la Suite bergamasque, publiée en 1905 alors que Debussy a inscrit « 1890 » sur les épreuves. Sa note modérée rappelle qu'on peut le déchiffrer tôt ; le jouer bien est une autre histoire, qui ne se mesure pas en niveaux. Si vous cherchez par où entrer dans le répertoire, l'article sur les morceaux de piano classique pour débutants couvre les premiers niveaux ; ici, on monte.

Le Clair de lune, par Seong-Jin Cho :

Seong-Jin Cho joue le Clair de lune de Debussy (Deutsche Grammophon)

Niveau 7 : Beethoven, Liszt et les fugues de Bach

Le niveau 7 est la porte d'entrée de la tranche « difficile ». Chez Beethoven, Henle y place la « Pathétique » op. 13 et la sonate « Clair de lune » op. 27 n° 2, dans son recueil de cinq sonates célèbres. La seconde mérite qu'on y regarde à deux fois : on la connaît surtout par son premier mouvement lent, mais la note s'applique à la sonate entière, finale compris. Avant de s'y attaquer, savoir où en était l'audition de Beethoven à cette époque change l'écoute ; c'est le sujet de l'article Beethoven était-il sourd ?

Chez Liszt, la marche se voit à l'intérieur d'un même recueil. Les deux premiers Liebesträume sont notés 6. Le troisième, « O lieb, so lang du lieben kannst! », passe à 7, dans la tranche difficile.

Le Clavier bien tempéré de Bach est l'exemple inverse de la sonate « Clair de lune ». Dans le premier livre, Henle note chaque prélude et chaque fugue séparément : du niveau 1 pour le Prélude en ut majeur jusqu'au niveau 7 pour deux fugues seulement, celle en la mineur BWV 865 et celle en si mineur BWV 869. Tout le reste se situe entre 4 et 6. Le titre du recueil ne situe donc pas un pianiste ; « la fugue en si mineur » le situe.

Niveau 8 : les Ballades et les Études de Chopin

Au niveau 8, Chopin occupe une place centrale. Les trois premières Ballades, dont la n° 1 en sol mineur op. 23, y sont toutes notées. L'Étude op. 10 n° 12, dite « Révolutionnaire », aussi. Elle partage ce niveau avec d'autres études du même cahier, comme la n° 4 en ut dièse mineur, et Beethoven y figure à nouveau avec la sonate « La Tempête » op. 31 n° 2.

Ce qui frappe dans la page des Études de Chopin chez Henle, c'est l'étendue des notes. Dans l'opus 10, elles vont de 6 à 9 ; dans l'opus 25, de 6 à 9 également. Autrement dit, « les études de Chopin » ne forment pas un bloc : la n° 9 de l'opus 10 est notée 6, la n° 1 du même cahier, 9. Pour préparer la vitesse et l'indépendance des doigts qu'elles réclament, l'article sur les exercices de dextérité au piano détaille le travail préalable.

Niveau 9 : l'Appassionata, Scarbo et les sommets

Le dernier niveau est rare, par définition. On y trouve chez Beethoven l'« Appassionata » op. 57, la sonate op. 111 et la « Hammerklavier » op. 106. Chez Chopin, la Ballade n° 4, l'Étude op. 10 n° 1 en ut majeur et, dans l'opus 25, les Études n° 6 en sol dièse mineur, n° 10 en si mineur et n° 11 en la mineur.

Ravel complète le tableau avec Gaspard de la nuit. Le cycle s'inspire de poèmes en prose du romantique français Aloysius Bertrand, et l'édition Henle place chaque poème en tête de la pièce correspondante. Deux des trois mouvements, « Ondine » et « Scarbo », sont au niveau 9 ; « Le Gibet », le mouvement central, est noté 8.

Pourquoi jouer ces morceaux dans une édition Urtext ?

Parce qu'une partition peut être fausse, et que l'erreur voyage. Le prélude de Rachmaninov en offre un exemple documenté par Henle sur son blog éditorial. Mesure 5, deuxième accord en croches de la main gauche : le manuscrit, sans altération, donne un ré dièse par l'armure. La première édition russe, chez Gutheil à Moscou, a imprimé des bécarres, donc un ré naturel.

Les tirages suivants de Gutheil ont corrigé, et l'édition des 24 Préludes parue en 1911 chez Gutheil et Breitkopf & Härtel donne bien le ré dièse. Mais l'édition de 1893 n'était pas protégée par un droit d'auteur international : des éditeurs étrangers l'ont reproduite ou arrangée, et plusieurs, comme Bosworth en 1896, ont conservé la fausse note. Un pianiste qui travaille aujourd'hui sur une copie de ces rééditions joue, sans le savoir, un accord qui n'est pas celui du manuscrit de Rachmaninov.

Comment bâtir son programme de piano classique avancé ?

L'échelle de Henle sert surtout à doser. Quelques façons concrètes de s'en servir :

  1. Situer son niveau réel à partir d'une pièce déjà maîtrisée : si vous jouez proprement une sonate notée 7, une pièce de niveau 8 est la marche suivante logique, une pièce de niveau 9 un saut de deux marches.
  2. Varier les époques : une fugue de Bach, une sonate de Beethoven et une pièce romantique ou française ne posent pas les mêmes problèmes, et les critères de Henle (complexité formelle, densité de l'écriture, son, technique) le rappellent.
  3. Garder une pièce plus accessible à côté d'un sommet : une Étude op. 10 n° 9 de Chopin notée 6 ou un prélude de Rachmaninov noté 5 laissent travailler le son sans la pression de la difficulté.

Reste une limite que Leuschner reconnaît : selon ses points forts et ses faiblesses, chaque pianiste peut ressentir une pièce bien plus facile ou plus difficile que sa note. Une main large ou une lecture rapide, par exemple, déplacent la difficulté. Une note ne mesure pas non plus le temps d'apprentissage, ni toute la pièce : quand quelques passages sont nettement plus durs que le reste, Leuschner note d'après les mesures les plus difficiles.

Réécoutez maintenant le Clair de lune de Debussy en sachant qu'il est noté 5, puis la « Révolutionnaire » notée 8 : l'écart entre les deux n'est pas celui de la beauté, mais celui de l'exigence. Ce qui reste à travailler une fois les notes en place, c'est le sujet de l'article sur la manière de jouer du piano de façon expressive.

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