Beethoven était-il sourd ? Ce que l'on sait de sa surdité
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Vienne, 7 mai 1824 : la Neuvième Symphonie s'achève, la salle applaudit, et l'homme debout près de l'orchestre ne se retourne pas. Un des solistes doit le tourner vers le public pour qu'il voie les mains qui battent. Oui, Beethoven était sourd, d'une surdité venue peu à peu, à partir de la fin des années 1790, devenue presque totale vers 1818. Il n'était pas aveugle. Ce soir-là, il voit tout. Il n'entend rien.
Sur scène, le chef Michael Umlauf dirigeait réellement l'orchestre, Beethoven à ses côtés donnant la mesure pour la forme, comme le rappelle l'Orchestre royal du Concertgebouw. Il venait d'écrire une symphonie entière qu'il ne pouvait pas entendre.
La Neuvième, en entier :

Quand Beethoven est-il devenu sourd ?
Ses propres écrits permettent de suivre la perte presque pas à pas.
- Vers 1798 : les premiers troubles. Le Larousse situe ses premières crises de surdité cette année-là, et le compositeur a alors 27 ans.
- Juin 1801 : dans une lettre à son ami de Bonn Franz Gerhard Wegeler, conservée par la Beethoven-Haus de Bonn, il parle pour la première fois de sa surdité, ce « démon jaloux », et demande le secret.
- 6 octobre 1802 : retiré à Heiligenstadt, près de Vienne, il écrit à ses deux frères une lettre qu'il n'enverra jamais, le testament de Heiligenstadt.
- De 1812 à 1816 : il essaie des cornets acoustiques fabriqués par Johann Nepomuk Mälzel, avec des résultats « largement décevants », selon l'introduction de l'édition anglaise de ses cahiers chez Cambridge University Press.
- 1818 : la conversation passe par l'écrit. Ses visiteurs notent leurs questions dans des cahiers de conversation, il répond le plus souvent à voix haute (Beethoven-Haus).
- 26 mars 1827 : il meurt à Vienne, sourd depuis près de dix ans.
Ces cahiers se lisent avec prudence : après la mort du compositeur, son secrétaire Anton Schindler en a falsifié ou retiré des pages pour se donner un rôle plus grand, précise la Beethoven-Haus.
Que dit le testament de Heiligenstadt ?
En 1802, Beethoven a 31 ans, une réputation qui grandit à Vienne, et il cache sa surdité. C'est le cœur du texte : il passe pour un homme froid ou misanthrope parce qu'il fuit la compagnie, et il fuit la compagnie parce qu'il a honte de ne pas entendre.
« Comment avouer la faiblesse d'un sens qui, chez moi, devrait être infiniment plus développé que chez les autres ? »
La traduction est celle que cite la RTBF. Plus loin, il reconnaît avoir pensé à en finir, et donne la raison qui l'a retenu : « C'est l'art et lui seul ».
Comment Beethoven composait-il alors qu'il était sourd ?
La réponse tient d'abord au métier. Un compositeur formé dès l'enfance n'a pas besoin d'un instrument pour savoir comment sonne un accord : il lit une partition comme on lit un texte, en entendant les sons dans sa tête.
Il travaillait aussi beaucoup sur le papier. Ses idées passaient par des esquisses, reprises et réécrites. En octobre 1814, le compositeur Johann Wenzel Tomaschek, en visite chez lui, trouve celles d'une cantate posées sur le piano et note qu'il entend mal, rapporte la même introduction de Cambridge.
Enfin, la perte a été lente : pendant longtemps, il a encore perçu une partie des sons. Les œuvres de la fin, écrites quand il n'entendait presque plus rien, comptent pourtant parmi ses sommets : la Neuvième Symphonie, la Missa solemnis et la dernière sonate pour piano, l'opus 111, citées par la Maison de la musique de Vienne.
On raconte aussi qu'il mordait une baguette posée sur son piano pour sentir les vibrations. Aucune source sûre ne le confirme : l'histoire reste invérifiée.
Pourquoi Beethoven est-il devenu sourd ? Ce que disent l'ADN et le plomb
On ne le sait toujours pas avec certitude. Deux études récentes ont pourtant avancé.
En mars 2023, une équipe menée par l'université de Cambridge publie dans Current Biology l'analyse ADN de huit mèches de cheveux attribuées au compositeur. Cinq viennent bien de lui. Le génome révèle des facteurs de risque pour le foie et une infection par l'hépatite B, mais aucune cause génétique claire de la surdité, sans que les chercheurs l'excluent tout à fait.
En mai 2024, une lettre publiée dans la revue Clinical Chemistry mesure le plomb dans deux de ces mèches authentifiées : 64 et 95 fois la normale, selon l'association qui publie la revue. Les auteurs rappellent que de tels taux sont souvent associés à des troubles digestifs, rénaux et à une baisse de l'audition. Ils parlent d'une contribution possible à ses maux et rappellent les limites de l'analyse des cheveux.
Beethoven était-il aveugle ?
Non. Rien dans sa biographie n'évoque une perte de la vue : il lisait, écrivait, relisait les cahiers que ses visiteurs remplissaient pour lui. La confusion vient sans doute d'un autre grand nom. Jean-Sébastien Bach, lui, a perdu la vue à la fin de sa vie, après deux opérations de la cataracte pratiquées à Leipzig au printemps 1750 par l'oculiste anglais John Taylor, raconte le BBC Music Magazine. Il meurt en juillet de la même année. Aucun des deux n'a donc été à la fois sourd et aveugle.
Les questions sur la santé des compositeurs ne s'arrêtent pas là : on s'est aussi demandé si Mozart avait souffert d'un trouble neurologique.
Compositeurs et musiciens sourds : Smetana, Fauré, Glennie
Bedřich Smetana, le compositeur tchèque de Ma patrie, perd l'ouïe à l'automne 1874, ce qui met fin à son intense activité dans la vie musicale pragoise, rappelle le Musée national tchèque. Deux ans plus tard, il écrit son premier quatuor à cordes, De ma vie, où un mi aigu tenu au premier violon figure, comme le rappelle la radio new-yorkaise WQXR, le sifflement qui annonçait sa surdité.
Gabriel Fauré, directeur du Conservatoire de Paris à partir de 1905, souffre d'une surdité croissante qui déforme les sons aigus et graves, selon la notice du Philharmonique de Los Angeles sur sa deuxième sonate pour violoncelle. L'Opéra de Paris fait le parallèle : comme chez Beethoven, ses dernières œuvres sont marquées par l'épreuve de la surdité.
Plus près de nous, la percussionniste écossaise Evelyn Glennie se dit « profondément sourde » sans l'être totalement, et explique sur son site qu'elle perçoit les sons graves dans ses jambes et ses pieds, et, dit-elle, certains aigus dans le visage et le cou. Pour elle, entendre et sentir une vibration, c'est la même chose.
La prochaine fois que vous écoutez la Neuvième, attendez le dernier accord et pensez à cette salle de 1824 qui applaudit dans le dos d'un homme qui ne l'entend pas. Puis prolongez avec notre article sur le silence chez les compositeurs, dont Beethoven connaissait le poids.


