Main gauche au piano : quelles techniques apprendre ?

Deux mains sur le clavier d'un piano droit en bois, la main gauche dans le grave

Au piano, la main gauche tient trois rôles : elle pose les basses, elle donne l'harmonie avec les accords et elle porte le rythme. Les techniques de main gauche à travailler en premier en découlent : une position stable, la basse et la quinte, les accords plaqués puis renversés, quelques motifs d'accompagnement (la pompe, la basse d'Alberti, l'arpège) et l'indépendance des deux mains. Tout le reste, du stride au répertoire écrit pour la main gauche seule, se construit sur ce socle.

La pompe, c'est le nom que l'on donne au va-et-vient de la main gauche entre une basse grave et un accord plus haut.

Quelle position des mains au piano adopter ?

La main gauche se pose dans la moitié grave du clavier, à gauche du do central. Les doigts sont numérotés de la même façon pour les deux mains : 1 pour le pouce, 5 pour l'auriculaire. À gauche, c'est donc le 5 qui joue la note la plus grave et le pouce qui monte vers le centre, l'inverse exact de la main droite. Ce renversement explique pourquoi une gamme qui coule à droite peut accrocher à gauche : le passage du pouce se fait dans l'autre sens.

La position de départ la plus simple place les cinq doigts sur cinq touches blanches voisines, par exemple de do à sol, poignet souple et doigts arrondis. Elle sert ensuite de repère pour tout ce qui suit : la basse sous le 5, la quinte sous le pouce, et la tierce au milieu, sous le 3.

Quels accords de main gauche apprendre en premier ?

Le premier accompagnement tient en deux notes : la fondamentale et la quinte, do et sol pour un accord de do. Cette quinte vide, sans tierce, sonne pleine dans le grave et laisse la main droite libre de chanter. On y ajoute ensuite l'octave, le 5 et le 1 qui jouent la même note à deux hauteurs, pour donner du poids aux temps forts.

Vient l'accord de trois sons, plaqué : fondamentale, tierce, quinte. Puis ses renversements, c'est-à-dire le même accord dont on change la note du bas (do mi sol, puis mi sol do, puis sol do mi). Leur intérêt est pratique : pour passer de do à fa, la main n'a plus besoin de sauter, elle glisse d'une note ou deux. Les grilles d'accords se lisent plus vite quand on connaît ses notes ; si la clé de fa vous ralentit encore, notre guide pour apprendre le solfège pour le piano part de là.

Quels motifs d'accompagnement choisir selon le style ?

Une fois les accords sous les doigts, il reste à les mettre en mouvement. Chaque style a sa formule, et chacune raconte une époque. Le tableau ci-dessous rassemble les plus courantes.

MotifCe que fait la main gaucheOù on l'entend
Accord plaquéJoue les notes de l'accord ensemble, une ou deux fois par mesureChanson, ballade, premiers morceaux
PompeAlterne une basse grave et un accord plus hautValse, stride
Basse d'AlbertiDécompose l'accord en notes régulières, toujours au même rythmeSonates pour clavier du XVIIIe siècle
ArpègeÉgrène l'accord note par note, souvent sur une grande étendueMusique romantique, pop au piano
DixièmesJoue ensemble la basse et la note située une octave et une tierce plus hautStride, piano swing

La basse d'Alberti porte le nom de Domenico Alberti, claveciniste et chanteur vénitien du XVIIIe siècle qui, selon l'encyclopédie Larousse de la musique, « a laissé son nom » à ce procédé : jouer en arpèges l'accord destiné à la main gauche. Le dictionnaire Larousse la définit comme une formule d'accompagnement en accords décomposés dont les notes se suivent au même rythme. Ce dernier point est le piège : la régularité. Une basse d'Alberti qui accélère ou qui appuie sur une note sur quatre s'entend tout de suite.

La pompe, elle, demande des déplacements. La main quitte la basse, saute vers l'accord, revient. Le geste se travaille d'abord sans regarder le clavier, lentement, jusqu'à ce que la distance soit dans le bras plutôt que dans les yeux.

Comment travailler l'indépendance des mains au piano ?

L'indépendance des mains, c'est la capacité de faire deux choses différentes en même temps : une mélodie liée à droite, un accompagnement détaché ou régulier à gauche. Personne ne naît avec. Elle se construit par étapes, et la plus utile est souvent la plus lente.

  1. Jouer la main gauche seule jusqu'à ce qu'elle tienne sans y penser, en comptant à voix haute.
  2. Poser la main droite sur une seule note par temps, pendant que la gauche garde son motif.
  3. Ajouter la vraie mélodie, à un tempo assez lent pour ne jamais s'arrêter.
  4. Changer une seule chose à la fois : le tempo, puis les nuances, puis l'articulation (liée à droite, détachée à gauche).

Ne sautez pas la deuxième étape : elle permet de sentir où les deux mains tombent ensemble avant que la mélodie n'occupe toute l'attention. Pour des exercices qui assouplissent les doigts eux-mêmes, voyez nos exercices de dextérité au piano.

Comment le jazz a-t-il fait évoluer le piano rythmique ?

Dans le jazz des premières décennies, la main gauche du pianiste devait tout assurer seule. Le stride en est l'exemple le plus spectaculaire. La Philharmonie de Paris rappelle dans son dossier sur l'école du stride que l'anglais to stride évoque la marche à grandes enjambées, comme le déplacement incessant de la main gauche, qui « continue donc de faire la pompe ». La même source cite la figure « deux basses, un accord, une basse » rendue célèbre par Carolina Shout, un morceau de James P. Johnson daté de 1921, et note que la main gauche de Fats Waller « couvrait près d'une octave et demie ».

Puis la section rythmique s'est étoffée. Dans le dossier sur le piano swing, la Philharmonie explique qu'en trio la main gauche « n'a plus l'obligation de scander la pulsation » : le batteur tient le temps, la contrebasse les fondamentales. Earl Hines « abandonne parfois la pompe », Teddy Wilson joue des suites de dixièmes parallèles qui mettent les deux mains « sur un pied d'égalité », et Count Basie laisse sa main gauche ajouter des ponctuations, ou se taire. La pompe s'apprend donc pour pouvoir, un jour, choisir de ne pas la jouer. Si ce versant vous attire, nos techniques pour jouer du blues au piano prolongent ce travail rythmique.

Peut-on jouer du piano avec la main gauche seule ?

Oui, et deux œuvres le prouvent avec éclat, toutes deux nées d'une blessure. En 1891, alors qu'il étudie au Conservatoire de Moscou, Alexandre Scriabine se blesse la main droite à force d'études virtuoses. La préface de l'édition Henle de son opus 9 cite la lettre qu'il écrit alors à un ami « avec la main gauche », la droite étant bandée. Il en tire en 1894 un Prélude et Nocturne pour la main gauche, publié l'année suivante ; il mettra souvent l'une des deux pièces au programme de ses concerts.

Le second cas est plus grave. Le pianiste Paul Wittgenstein a perdu le bras droit sur le front russe pendant la Première Guerre mondiale. Il commande alors des œuvres pour la main gauche seule à plusieurs compositeurs, dont Maurice Ravel. Selon la Philharmonie de Paris, Ravel écrit son Concerto pour la main gauche en 1929-1930 à Montfort-l'Amaury, et Wittgenstein le crée à Vienne le 5 janvier 1932. Ravel voulait que la partie soliste sonne comme une partie écrite pour deux mains. Le pianiste commença par retoucher la partie à sa façon. Ravel protesta, et le pianiste répliqua, selon le récit de Marguerite Long cité par la Philharmonie : « Je suis un vieux pianiste et cela ne sonne pas ! »

Ravel : Concerto pour la main gauche, Anna Vinnitskaya à Strasbourg (ARTE Concert)

Ces pièces restent hors de portée d'un débutant, mais réécoutez le concerto de Ravel en fermant les yeux : on y cherche la seconde main, et on ne la trouve pas. Puis revenez à votre propre main gauche, une pompe lente, une basse d'Alberti bien régulière. Quand elle tiendra seule, la main droite pourra s'en éloigner, et c'est là que commence l'improvisation au piano.

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