Jouer du blues au piano : grille, accords, gamme et rythme

Vieux piano à queue noir aux touches usées et sa chaise de pianiste sur un plancher, devant des rangées de sièges

Pour jouer du blues au piano, il faut trois choses : une grille de douze mesures construite sur trois accords de septième, une gamme de six notes pour la main droite et un rythme ternaire, le shuffle, que la main gauche tient du début à la fin. Les glissés, les basses qui marchent et les phrases qui se répondent viennent ensuite se greffer sur ce socle. Tout ce qui suit se joue en do, la tonalité la plus simple à lire au clavier, puis se transpose.

Avant les doigts, une oreille. En 1928, Clarence « Pinetop » Smith enregistre un morceau qui porte son surnom ; on l'y entend parler aux danseurs par-dessus son propre piano, sans jamais lâcher sa main gauche. Selon NPR, « Pinetop's Boogie Woogie » est le premier boogie devenu un succès.

Pinetop's Boogie Woogie, Pine Top Smith

La grille de 12 mesures, base du blues

La forme la plus répandue du blues compte douze mesures à quatre temps, en trois blocs de quatre. Le support pédagogique de la série The Blues de la télévision publique américaine PBS la décrit ainsi : l'accord du premier degré (I) domine les quatre premières mesures, celui du quatrième degré (IV) arrive dans les quatre suivantes, celui du cinquième (V) dans les quatre dernières, qui résolvent le tout. En do, I vaut do, IV vaut fa, V vaut sol. Voici la version de base, mesure par mesure :

Mesures1234
1 à 4C7C7C7C7
5 à 8F7F7C7C7
9 à 12G7F7C7G7

La douzième mesure, sur sol, relance la grille suivante : c'est le turnaround. Certains morceaux font entrer F7 dès les quatre premières mesures ; PBS cite Elmore James dans « Dust My Broom ». Les paroles suivent souvent le même découpage, en schéma AAB : un vers, le même vers répété, puis un troisième qui lui répond.

Quels accords pour jouer du blues au piano ?

Les trois accords sont des accords de septième, plus exactement des septièmes de dominante : une triade majeure à laquelle on ajoute une septième mineure. En do :

  • C7 : do, mi, sol, si bémol ;
  • F7 : fa, la, do, mi bémol ;
  • G7 : sol, si, ré, fa.

C'est ici que le blues tourne le dos à l'harmonie classique. En harmonie classique, en do, seul l'accord de sol porte naturellement cette septième, parce qu'il prépare le retour à la tonique. Le blues l'accroche aux trois degrés, si bien que chaque accord semble vouloir aller ailleurs. Regardez aussi le si bémol de C7 et le mi bémol de F7 : ils n'appartiennent pas à la gamme de do majeur, et ce sont justement deux des notes « bleues » de la section suivante.

Pour commencer, la main droite plaque ces accords en renversements proches : C7 avec mi, sol, si bémol, do, puis F7 avec mi bémol, fa, la, do. Trois notes descendent, le do reste. La main gauche joue la fondamentale de chaque accord à l'octave.

La gamme blues de do, note par note

La gamme blues de do compte six notes : do, mi bémol, fa, fa dièse, sol, si bémol, puis le do de l'octave. En degrés : 1, tierce mineure, 4, quinte diminuée, 5, septième mineure, comme le détaille la leçon « Playing the Blues » de PBS. Sans le fa dièse, il reste do, mi bémol, fa, sol, si bémol : la pentatonique mineure, sur laquelle la gamme blues est bâtie.

Le fa dièse est une note de passage : on la traverse entre fa et sol sans s'y arrêter. Le mi bémol, lui, crée la friction du blues, puisqu'il frotte contre le mi naturel de C7. Un guitariste tire sur sa corde pour obtenir une note entre les deux ; le pianiste n'a pas de touche entre mi bémol et mi. Il triche avec un glissé de la touche noire à la touche blanche voisine : le doigt posé sur mi bémol glisse vers le mi, presque en même temps. L'oreille entend une note qui monte, alors que le clavier ne le permet pas.

À droite, une règle suffit au départ : jouer peu. Une phrase de trois ou quatre notes, un silence, la même phrase légèrement changée ; c'est le schéma AAB des paroles, transposé aux doigts. Notre article sur l'improvisation au piano prolonge la question au-delà du blues.

Le rythme blues au piano : le shuffle

Une grille jouée en croches régulières sonne comme un exercice. Le blues se joue presque toujours en shuffle : chaque temps est divisé en trois, les deux premiers tiers sont liés et le troisième part seul. On obtient une croche longue puis une croche courte, « daa-da, daa-da ». La partition l'écrit souvent en croches ordinaires, avec l'indication de jouer ternaire.

Pour l'acquérir, comptez les triolets à voix haute, « un-et-a, deux-et-a », en ne jouant que sur « un » et sur « a ». Puis cessez de compter en gardant la sensation. Si la croche ternaire reste floue, notre article sur les rythmes complexes en jazz reprend le sujet pas à pas.

Trois modèles de main gauche, jusqu'à la walking bass

La main gauche tient à la fois le rôle de la batterie et celui de la contrebasse. Trois motifs couvrent l'essentiel ; ils sont écrits sur C7 et se transposent tels quels sur F7 et G7.

Le premier est le balancement quinte-sixte : le petit doigt reste sur do, le pouce alterne entre sol et la, do-sol, do-sol, do-la, do-la, en shuffle. Une version plus riche monte au si bémol : do-sol, do-la, do-si bémol, do-la. Ce roulement de boogie évoque les trains : dans « Honky Tonk Train Blues » de Meade Lux Lewis, NPR entend l'écho des locomotives à vapeur.

Le deuxième est la basse boogie en arpège, huit notes par mesure : do, mi, sol, la, si bémol, la, sol, mi. La main monte puis redescend sans s'arrêter. D'après NPR, Pinetop Smith logeait à Chicago dans la même pension qu'Albert Ammons et Meade Lux Lewis, et leur a montré son boogie ; avec Pete Johnson, ces deux-là l'ont porté jusqu'au Carnegie Hall en 1938.

Le troisième est la walking bass, la basse qui marche : une note par temps, qui relie les accords au lieu de les répéter. En quatrième mesure, avant F7, jouez do, mi, sol, mi, puis fa au premier temps suivant. Le mi, un demi-ton sous le fa, l'annonce. Cette note d'approche se place avant chaque changement d'accord. L'indépendance des mains reste la vraie difficulté ; notre article sur les techniques de main gauche au piano la travaille en détail.

Dans quel ordre empiler les couches ?

Empilez les couches une par une : la grille en fondamentales jusqu'à la jouer sans regarder ; les accords à droite avec le balancement quinte-sixte à gauche ; le shuffle ; la gamme blues sur la main gauche qui tourne ; enfin l'arpège boogie et la walking bass, quand la gauche ne demande plus d'attention. Une limite à garder en tête : PBS le rappelle, tous les blues n'ont pas douze mesures, et John Lee Hooker, cité par NPR, bâtissait des morceaux entiers sur un seul accord.

L'histoire de Pinetop ne s'arrête pas en 1928. Dans les années 1950, un autre pianiste gagne son surnom en enregistrant « Pinetop's Boogie Woogie » : Pinetop Perkins, qui joue ensuite plus de dix ans dans le groupe de Muddy Waters. En février 2011, à 97 ans, il devient alors le lauréat le plus âgé de l'histoire des Grammy Awards. Réécoutez la version de 1928 en ne suivant que la main gauche : le balancement et l'arpège décrits plus haut y sont. Puis lisez ce que d'autres claviers en ont fait chez les pianistes les plus influents du jazz moderne.

À lire aussi