Faire de la musique avec sa bouche : les sons du beatbox
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Oui, on peut faire de la musique avec sa seule bouche : c'est le beatbox, ou percussion vocale, l'art d'imiter une batterie, une basse et parfois une platine de DJ avec les lèvres, la langue, la gorge et le souffle. Trois sons suffisent pour un premier rythme : un « b » pour la grosse caisse, un « t » pour le charleston, un « pf » pour la caisse claire. Le reste tient à la précision du geste, et à une mécanique que la science a fini par filmer : plusieurs sons de beatbox sont des consonnes que l'on retrouve dans des langues d'Afrique, du Caucase ou d'Amérique du Nord, alors que le beatboxeur ne les parle pas.
Quels sons de batterie la bouche peut-elle imiter ?
Chaque élément de la batterie reçoit un son de bouche, et la communauté les écrit avec une notation en lettres latines, la Standard Beatbox Notation (SBN). Une séquence comme « b t pf t » se lit comme une mesure : grosse caisse, charleston, caisse claire, charleston. Ceux qui savent déjà lire une partition de batterie y retrouvent le même découpage.
Cette notation a ses limites. Les chercheurs qui l'ont examinée la jugent ambiguë : des grosses caisses très différentes à l'oreille s'y écrivent toutes « b ». Elle reste pourtant le moyen le plus simple de transmettre un rythme d'un beatboxeur à l'autre, par écrit, sans passer par l'alphabet phonétique.
Le tableau suit le répertoire d'un seul artiste, celui de l'étude décrite plus bas, qui a classé lui-même ses sons en cinq familles d'instruments.
| Élément de batterie | Notation SBN | Ce qui se passe dans la bouche |
|---|---|---|
| Grosse caisse | b, bf | lèvres et glotte fermées, le larynx remonte et chasse l'air : une consonne éjective |
| Caisse claire | pf, ksh | un « pf » éjectif, un « k » suivi d'un long souffle, ou un clic pour l'effet de clap |
| Rimshot (coup sur le cercle de la caisse claire) | k | un « k » éjectif ou expiré, ou un clic de langue sur le côté de la bouche |
| Charleston | t, tss, kss | des « t » et des « ts » ordinaires, poussés par les poumons, ou un clic de succion contre les dents |
| Cymbale | tsh, ksh | un « t » ou un « k » prolongé par un long « ch » expiré |
Source : Proctor et al., Journal of the Acoustical Society of America, 2013 (tableau I de l'étude).
Ce que l'IRM a vu dans la bouche d'un beatboxeur
En février 2013, une équipe de l'université de Californie du Sud a publié dans le Journal of the Acoustical Society of America une étude du beatbox par IRM en temps réel. Un beatboxeur américain s'est allongé dans la machine et a joué ses sons un par un, puis des rythmes complets entre 88 et 104 battements par minute, sans métronome. Les chercheurs ont compté dix-sept effets de percussion distincts dans son répertoire.
La grosse caisse a livré la première surprise. Elle n'est pas un simple « b » soufflé. L'artiste ferme les lèvres et la glotte (l'espace entre les cordes vocales), puis remonte d'un coup le larynx, qui comprime l'air enfermé comme un piston. Quand les lèvres s'ouvrent, l'air sort sans que les poumons aient poussé. Les linguistes appellent ce son une consonne éjective. Ses trois grosses caisses, baptisées « punchy », « thud » et « 808 », étaient toutes des éjectives ; seule la position de la langue changeait de l'une à l'autre.
Deuxième surprise : plusieurs rimshots, l'effet de clap de la caisse claire et un charleston baptisé « kiss teeth », un bruit de succion contre les dents, étaient des clics. Un clic se forme en collant la langue au palais à deux endroits, puis en abaissant son milieu : le vide créé claque à l'ouverture. Les auteurs les rapprochent des clics du xhosa en Afrique du Sud, du khoekhoe au Botswana ou du !xóõ en Namibie. Or le beatboxeur étudié parlait anglais et espagnol, deux langues qui n'utilisent ni clics ni éjectives.
La conclusion de l'étude tient en une idée. Même quand le but n'est plus de parler, la bouche retombe sur les gestes que des langues humaines exploitent déjà. L'étude a ses limites, et les auteurs les disent : un seul artiste, des images prises dans un seul plan, et un enregistrement sonore abîmé par le bruit de la machine.
Comment le beatboxeur respire-t-il sans couper le rythme ?
Un batteur frappe avec les bras ; le beatboxeur frappe avec son souffle, et il doit pourtant respirer. C'est là que le classement de l'étude devient utile. Les sons de charleston et de cymbale sont expirés : ils vident les poumons. Les éjectives, on l'a vu, ne consomment presque pas d'air des poumons. Les clics non plus : ils se jouent avec l'air enfermé dans la bouche, et l'IRM montre que le voile du palais reste abaissé pendant qu'ils claquent, donc que le passage par le nez reste ouvert.
Les beatboxeurs ajoutent à cela des sons joués en inspirant, appelés inward (vers l'intérieur). La caisse claire « inward K » en est l'exemple le plus courant : un « k » aspiré, sec, qui joue la caisse claire tout en remplissant les poumons. Un rythme bien construit alterne ainsi les sons qui vident et ceux qui remplissent.
Les sons avancés du beatbox : basses, clics en rafale et scratch
Une fois la batterie en place, la bouche peut aussi jouer la basse. Le lip roll fait vibrer les lèvres relâchées, le plus souvent en aspirant, et donne un grondement grave qui tient sur plusieurs temps. La throat bass part de la gorge : un son guttural, très bas, proche des basses de la musique électronique. Ces deux sons demandent un contrôle musculaire fin et s'apprennent après les bases.
Le click roll enchaîne des clics de langue si rapides qu'ils forment un roulement continu, utile pour un charleston très serré ou un effet de crécelle. Le vocal scratch imite le va-et-vient d'un disque vinyle sous la main d'un DJ, en alternant des sons aspirés et expirés.
Reste la superposition. Les plus forts donnent l'illusion de chanter et de jouer leur propre batterie en même temps, ou fredonnent une mélodie par le nez pendant que la bouche tient le rythme. L'étude de 2013 cite le beatboxeur Rahzel comme exemple de cette illusion, et juge qu'elle mériterait d'être filmée à l'IRM à son tour.
Pour entendre ces sons réunis chez un seul musicien, voici la conférence du beatboxeur Tom Thum, publiée sur la chaîne officielle TEDx.

Comment faire ses premiers sons de beatbox avec la bouche ?
Pour faire du beatbox, le point de départ est le même pour tout le monde : trois sons, puis leur enchaînement. Voici une progression simple, sans prétendre remplacer un cours.
- La grosse caisse. Prononcez « b » sans voix, lèvres bien fermées, en laissant l'air éclater d'un coup. Le son doit être court et sourd, pas un « beu ».
- Le charleston. Un « t » bref, langue contre les dents du haut, sans voyelle derrière. Allongé en « tss », il devient un charleston ouvert.
- La caisse claire. Un « pf » sec : les lèvres fermées éclatent sur un souffle bref. Un « k » claqué fait aussi l'affaire.
- Le premier rythme. Enchaînez « b t pf t », lentement et régulièrement. Un métronome réglé bas aide à garder des temps égaux.
- L'écoute. Enregistrez-vous avec un téléphone. À l'oreille, en jouant, on entend sa tête de l'intérieur ; l'enregistrement dit ce que les autres entendent.
Les éjectives et les clics viennent ensuite, quand le premier rythme tient seul. Ils ne s'apprennent pas en lisant : il faut les entendre et les imiter jusqu'à ce qu'ils sortent sans y penser.
Le beatbox est-il un instrument de musique ?
Il n'y a rien à acheter : l'instrument est le conduit vocal lui-même, des poumons aux lèvres. Le beatbox brouille pourtant les familles habituelles. Il joue des percussions, mais produit ses sons comme un instrument à vent, avec de l'air mis en mouvement, et parfois avec de l'air qu'il ne souffle pas. Ce qui le sépare d'un simple bruitage avec la bouche, c'est le tempo : chaque son tombe à sa place dans la mesure. On peut relire à ce propos les trois familles d'instruments : le beatbox ne rentre proprement dans aucune.
La prochaine fois qu'un beatboxeur fait trembler une salle, écoutez sa grosse caisse autrement : ce n'est pas un « b », c'est un larynx qui remonte comme un piston, avec un geste que d'autres langues utilisent pour parler. Et si la voix sans instruments vous intrigue, le chant a cappella pousse la même idée jusqu'à l'harmonie.


