Chant a cappella : définition, styles et premiers pas
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« I am sitting in the morning at the diner on the corner. » Suzanne Vega chante ce premier vers de Tom's Diner seule, sans guitare ni batterie, et c'est exactement ça, le chant a cappella : chanter sans aucun instrument. La voix, ou plusieurs voix ensemble, portent à elles seules la mélodie, l'harmonie et parfois même le rythme. Voici d'où vient le mot, les grands styles qu'il recouvre, trois chansons qui montrent ce qu'il permet, et de quoi vous lancer si vous voulez chanter a cappella à votre tour.
Que veut dire « a cappella » et comment l'écrire ?
L'expression est italienne et signifie « à la chapelle ». Le Larousse la rattache au style des œuvres religieuses exécutées dans les chapelles qui n'admettaient pas d'instruments : à l'origine, chanter a cappella, c'était chanter comme on chantait à l'église, voix seules. Le sens s'est ensuite élargi à toute musique vocale sans accompagnement, du chœur liturgique au groupe de pop.
L'orthographe hésite beaucoup en ligne : « acapella », « a capella », « a cappela ». La graphie la plus courante dans les dictionnaires est a cappella, en deux mots, sans accent sur le « a », avec deux « p » et deux « l » ; « a capella » est parfois admise, « acapella » en un mot ne l'est pas. Le « a » est la préposition italienne, pas notre « à ».
Une nuance, enfin. Un chant a cappella n'est pas forcément un chant à plusieurs. Une berceuse fredonnée seule, un chant de stade ou une comptine reprise en classe sont déjà a cappella. Ce qui compte, c'est l'absence d'instrument : la voix est nue, et tout ce qu'elle fait s'entend.
Du grégorien au beatbox, quels styles existent ?
Sous le même mot vivent des musiques qui n'ont presque rien en commun, sinon l'absence d'instrument. Le tableau ci-dessous en rapproche cinq, des plus anciennes aux plus récentes.
| Style | Où l'entendre | Ce qui le caractérise |
|---|---|---|
| Chant grégorien | Liturgie catholique, en latin | Une seule ligne mélodique chantée par tous (monodie), sans mesure régulière |
| Cantu in paghjella | Corse : messes, processions, places de village | Trois voix qui entrent dans un ordre fixe, avec beaucoup d'écho |
| Barbershop | États-Unis, puis clubs dans le monde entier | Quatre voix d'hommes ou de femmes en harmonies très serrées |
| Beatbox | Hip-hop, scènes urbaines | La bouche imite la batterie, la basse, les effets |
| Groupes vocaux pop | Télévision, YouTube, salles de concert | Des reprises où chaque voix remplace un instrument |
La paghjella mérite qu'on s'y arrête. Selon la fiche de l'Unesco, qui l'a inscrite en 2009 sur sa liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente, trois voix s'y succèdent toujours dans le même ordre : a segonda ouvre le chant, donne le ton et porte la mélodie, u bassu la soutient, a terza, la plus aiguë, l'enrichit. On la chante en corse, mais aussi en sarde, en latin ou en grec, à la messe comme au comptoir.

Le beatbox, lui, pousse la logique jusqu'au bout : plus besoin de batteur, la bouche s'en charge. Nous lui avons consacré un article entier, faire de la musique avec sa bouche grâce au beatbox.
Pourquoi « Tom's Diner » se chante-t-elle voix seule ?
Revenons au premier vers. Tom's Diner est écrite au début des années 1980 et paraît d'abord en janvier 1984 dans un magazine new-yorkais de chanson folk, Fast Folk, avant d'ouvrir l'album Solitude Standing en 1987. Le diner existe : c'est le Tom's Restaurant, à l'angle de Broadway et de la 112e Rue, à Manhattan.
Relisez les paroles et vous verrez qu'il ne se passe presque rien. Elle attend au comptoir qu'on lui verse son café, une femme regarde à travers la vitre sans vraiment la voir, il pleut, elle feuillette le journal jusqu'à l'horoscope. Pas de refrain lyrique, pas d'aveu. La narratrice regarde sans être regardée, et la voix seule rend ce détachement presque physique : rien ne vient réchauffer le récit. Avec une guitare, la chanson aurait été une ballade ; sans elle, c'est une caméra qui tourne.
Cet enregistrement a eu deux destins inattendus. En 1990, le duo britannique DNA plaque un rythme sur l'enregistrement, d'abord sans autorisation : le remix devient un tube en Europe et aux États-Unis, et le même chant raconte soudain autre chose, une rêverie qui danse. Et Karlheinz Brandenburg, l'un des concepteurs du format MP3, s'est servi de la version a cappella pour tester la compression : une voix seule ne pardonne aucune perte de qualité. D'où le surnom de « mère du MP3 » donné à Suzanne Vega.
Comment une seule voix peut-elle remplacer un orchestre ?
En 1988, Bobby McFerrin répond à cette question avec Don't Worry, Be Happy. Tout ce qu'on entend sort de sa voix et de son corps : la ligne de basse, les claquements, les petits sifflements. La chanson devient la première chanson a cappella numéro un du Billboard Hot 100, à la fin de septembre 1988, et remporte l'année suivante les Grammy de la chanson et de l'enregistrement de l'année.
Les paroles ont l'air d'une carte postale : « In every life we have some trouble / When you worry you make it double. » Mais écoutez ce qu'il raconte à son auditeur : le loyer est en retard, quelqu'un est venu prendre son lit. Il en rit presque. L'insouciance est jouée, pas naïve, et la légèreté de l'arrangement vocal fait passer la pilule : comme une comptine, la chanson n'est pas tout à fait innocente.
Un peu plus de vingt ans plus tard, le groupe américain Pentatonix pousse le principe à cinq voix. Révélé en 2011 par sa victoire à la troisième saison de l'émission The Sing-Off, sur NBC, il remporte en 2015 son premier Grammy, catégorie « meilleur arrangement, instrumental ou a cappella », pour un medley de Daft Punk. Écoutez comment les rôles se répartissent : une voix grave tient la basse, un beatboxer fait la batterie, les trois autres se partagent les synthés et les mélodies.

Comment chanter a cappella sans perdre la note ?
Sans instrument, personne ne vous rattrape. C'est la grande difficulté du chant a cappella : la justesse ne repose que sur vos oreilles, et un groupe a tendance à glisser doucement vers le grave au fil d'un morceau sans s'en rendre compte. Quelques habitudes aident, que vous chantiez seul ou à plusieurs.
- Prendre la note de départ : un diapason, une application d'accordeur ou une touche de piano avant de commencer. C'est le seul instrument permis, et il se tait dès que les voix démarrent.
- Commencer à l'unisson, tout le monde sur la même mélodie, puis passer au canon (Frère Jacques reste un excellent exercice), avant d'essayer deux voix différentes.
- Écouter son voisin plus que soi-même : en polyphonie, on se cale sur la voix d'à côté. Le chanteur qui pose la main près de son oreille, geste qu'on voit chez bien des chanteurs de chœur, ne fait pas autre chose.
- Reprendre la note à la fin du morceau et la comparer : si le groupe a baissé, vous le saurez tout de suite, et vous saurez à quel passage revenir.
- S'enregistrer avec un téléphone, puis réécouter. Écoutez surtout les fins de phrase et la dernière note.
Gardez aussi en tête les limites. Chanter a cappella en groupe demande des répétitions régulières, et un arrangement à quatre voix ne s'improvise pas : les chorales et les ensembles vocaux amateurs sont le meilleur endroit pour apprendre, parce qu'un chef y donne le ton et entend ce que chacun ne perçoit pas. Seul, le progrès est plus lent, mais il existe : chantez une mélodie que vous connaissez par cœur, vérifiez la dernière note, recommencez.
Si vous doutez de votre oreille avant de vous lancer, ce test vocal en dix secondes donne une première idée de votre justesse.
Pourquoi une voix sans instrument touche-t-elle autant ?
Dans une époque où presque chaque voix enregistrée passe par des corrections, chanter sans accompagnement reste un pari. On entend le souffle, l'hésitation, le grain. C'est ce qui relie la paghjella chantée sur une place de village, la narratrice de Vega derrière sa tasse de café et les cinq voix de Pentatonix : la voix nue montre tout ce qu'un instrument aurait caché.
Réécoutez Tom's Diner une fois dans sa version de 1987, puis dans le remix de 1990. Même voix, mêmes mots, et pourtant ce n'est plus la même femme assise au comptoir. Puis, pour prolonger avec des voix qui se mêlent, ouvrez notre sélection des plus beaux chants de Noël : plusieurs se prêtent au chant a cappella, en famille ou dans les églises.


