Guitare jazz : quel est le secret des grands guitaristes ?
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Le secret des grands noms de la guitare jazz tient en trois choses, et aucune n'est magique : ils ont appris à l'oreille, en écoutant et en imitant leurs aînés ; ils pensent l'harmonie en enchaînements d'accords plutôt qu'en gammes isolées ; et chacun a fait d'une contrainte le point de départ d'une manière de jouer. Django Reinhardt, Charlie Christian et Wes Montgomery ont tous joué avec une limite, physique ou pratique, et leurs histoires le racontent mieux qu'une méthode.
Django Reinhardt : deux doigts et un style entier
Django Reinhardt naît dans une roulotte, près de Liberchies, en Belgique, dans une famille rom. Sans aucune formation, il retient les airs des musiciens roms qu'il entend et joue déjà du banjo et de la guitare dans les bals de Paris. À 18 ans, un soir, une bougie tombe sur les fleurs en celluloïd que fabrique sa jeune femme pour les vendre dans les cimetières : la roulotte prend feu. Sa main gauche, celle qui appuie sur les cordes, est gravement brûlée. Il passe plus d'un an entre les hôpitaux.
Il rejoue. Sa contrainte est désormais physique : il ne garde le plein usage que de l'index et du majeur de la main gauche. À force d'heures de travail, il invente une autre façon de jouer, des cascades de notes avec ces deux doigts, portées par une main droite très rapide, raconte NPR. Ces traits rapides deviennent la marque du style qu'on appellera jazz manouche. En 1934 sort « Dinah », premier disque de son groupe le plus connu, le Quintette du Hot Club de France, où il joue avec le violoniste Stéphane Grappelli. Il meurt en 1953, à 43 ans, alors qu'il s'essayait à la guitare électrique.
Django a d'ailleurs commencé par le banjo : l'article sur le banjo et ses débuts dans le jazz raconte l'étape d'avant.
Charlie Christian : la guitare électrique qui joue comme un saxophone
Charlie Christian a eu très peu de temps. Tous ses enregistrements tiennent en moins de deux ans, la plupart au sein du sextette de Benny Goodman, où il dispose souvent d'une trentaine de secondes pour improviser, avec une variation neuve à chaque prise.
Sa contrainte, il la partage avec tous les guitaristes d'orchestre de l'époque : se faire entendre. Des guitaristes de slide amplifiés lui ont montré que la guitare électrique pouvait porter, et c'est lui qui en tire le son le plus imposant parmi les premiers guitaristes électriques, au point que Goodman le supplie de baisser son ampli. Sa réponse, rapportée par NPR : « I like to hear myself », « j'aime m'entendre ». Ses rythmes, ceux d'une guitare électrique jazz qui phrase comme un souffleur au lieu de plaquer des accords, doivent beaucoup à un saxophoniste croisé très tôt, Lester Young : traîner derrière le temps, puis bondir devant.
En 1941, à Harlem, il participe à des jam sessions avec Dizzy Gillespie et Kenny Clarke, où se prépare la musique qu'on appellera le bebop. Atteint de tuberculose, il est hospitalisé dès l'été 1941 et meurt en 1942, à 25 ans, sans avoir entendu le bebop s'épanouir.
Wes Montgomery et le pouce : un son né pour ne pas réveiller les enfants
Wes Montgomery, né en 1923 à Indianapolis, n'a reçu aucune formation musicale. Son frère Monk lui achète à 12 ans une guitare ténor à quatre cordes, et il apprend en jouant avec ses frères et en imitant Charlie Christian sur disque, selon NPR.
Sa contrainte à lui est domestique. Le guitariste Mark Whitfield l'a raconté à NPR en 2023 : sa femme se plaignait que la guitare branchée restait trop forte, même jouée doucement, et allait réveiller les enfants. Plutôt que de couper l'ampli, Wes abandonne le médiator et joue avec le pouce, qui donne un son plus rond et plus doux. Ses fameuses phrases en octaves, deux notes jouées ensemble à une octave d'écart, sont elles aussi, selon lui, une découverte accidentelle. Son deuxième album, The Incredible Jazz Guitar of Wes Montgomery, lui vaut le prix « New Star » du magazine DownBeat en 1960. Il meurt en 1968, à 45 ans.
Le label Jazz Icons a publié un extrait de ses concerts de 1965 : regardez surtout sa main droite.

La théorie jazz à la guitare : penser en II-V-I
La théorie, elle, s'apprend dans les livres. Le jazz repose sur des accords de septième : un accord de trois notes (fondamentale, tierce, quinte) auquel on ajoute une quatrième note, la septième. Trois couleurs reviennent sans cesse : la septième majeure (Cmaj7), la mineure septième (Dm7) et la septième de dominante (G7).
Ces accords s'enchaînent surtout selon une cadence, le II-V-I. En do majeur, cela donne Dm7, puis G7, puis Cmaj7 : le deuxième degré, le cinquième, et le retour à la tonique. Sur une grille de jazz, repérer ces cadences, c'est déjà savoir où va le morceau.
Le standard que l'école américaine Berklee recommande aux débutants a une origine française. « Autumn Leaves », c'est « Les Feuilles mortes » : une musique de Joseph Kosma écrite en 1945 pour un ballet de Roland Petit, sur laquelle Jacques Prévert pose des paroles l'année suivante, avant qu'Yves Montand ne la fredonne dans Les Portes de la nuit de Marcel Carné, rappelle l'INA. Johnny Mercer l'adapte ensuite en anglais. Si Berklee la conseille, c'est que sa grille est faite presque uniquement de II-V-I et de II-V.
Impro guitare jazz : par où commencer ?
Le cours d'initiation à la guitare jazz de Berklee Online suit un ordre qu'on peut reprendre seul : les notes des accords d'abord, puis les arpèges, puis les notes d'approche, avec l'écoute de solos de référence. Appliqué à « Autumn Leaves », cela donne cinq étapes :
- Écouter plusieurs versions du morceau, dont celle de Jim Hall, que ce cours fait étudier, jusqu'à chanter la mélodie.
- Jouer la grille en ne gardant que la fondamentale de chaque accord, puis la fondamentale et la tierce, puis la septième en plus.
- Passer aux arpèges : les quatre notes de chaque accord, dans une même zone du manche, sans changer de position à chaque mesure.
- Ajouter des notes d'approche : arriver sur une note de l'accord depuis le demi-ton en dessous, ce qui donne tout de suite une couleur jazz.
- Recopier à l'oreille une phrase de quelques secondes d'un guitariste que vous aimez, puis la rejouer sur une autre cadence.
Le rythme demande un travail à part. Une phrase juste mais jouée « droit » ne sonne pas jazz : le swing allonge la première croche de chaque temps et raccourcit la seconde. Pour le travailler, l'article sur les rythmes complexes en jazz détaille la démarche.
Ce qu'on entend en réécoutant Django, Christian et Wes
Commencez par « Nuages ». Django l'écrit en 1940, quand les Allemands ont interdit « La Marseillaise », et NPR y entend une ode douce-amère à la France occupée : un air qui a tenu lieu d'hymne, joué par Django. Enchaînez avec « Stompin' at the Savoy », capté à Harlem en mai 1941, quelques semaines avant l'hôpital : dans ces jam sessions, selon le critique Kevin Whitehead, on entend venir une bonne part de l'avenir de la guitare, Chuck Berry compris. Et si l'harmonie vous intrigue, faites le chemin inverse avec un autre instrument : les secrets des pianistes de jazz modernes racontent la même grille vue depuis le clavier.


