Pianiste jazz : comment jouent les pianistes modernes ?

Trio de jazz sur la petite scène d'un club : un pianiste de dos au piano à queue, une contrebasse et une batterie

Un pianiste jazz moderne se reconnaît moins à sa vitesse qu'à trois choix. Des accords ouverts, souvent bâtis en quartes, qui laissent de l'air au groupe ; une main gauche qui ne martèle plus la basse, puisque la contrebasse s'en charge ; une oreille tournée vers d'autres musiques, la pop, le hip-hop ou les chants traditionnels. Rien de tout cela n'est un secret : on l'entend sur des disques précis, de « So What » en 1959 à la reprise de Radiohead par Brad Mehldau en 1998.

Pourquoi la main gauche ne joue-t-elle plus la basse ?

Au temps du stride, le piano des années 1920 et 1930, la main gauche faisait tout : la basse sur le temps, l'accord sur le contretemps. Dès qu'un contrebassiste tient la fondamentale, le pianiste peut s'en passer. Il joue alors des voicings sans fondamentale. Un voicing, c'est la façon de disposer les notes d'un accord ; celui-ci garde surtout la tierce et la septième, les deux notes qui disent si l'accord est majeur, mineur ou de dominante. Sur un ré mineur septième, la main gauche pose fa, la, do et mi, et abandonne le ré à la contrebasse.

Le geste paraît modeste. Il change pourtant le son de tout le trio : moins de notes graves qui se chevauchent, plus de place pour la contrebasse et la batterie. Un mot résume ce choix, et il reviendra : l'espace. Le pianiste moderne ne remplit pas. Il décide de ce qu'il laisse vide. Les autres techniques de main gauche au piano restent utiles en solo, quand personne ne tient la basse à votre place.

Que dit l'accord de « So What » sur le jazz modal ?

« So What » ouvre Kind of Blue, l'album de Miles Davis paru en 1959, avec Bill Evans au piano. La grille tient en une phrase : seize mesures en ré dorien, huit en mi bémol dorien, puis huit à nouveau en ré. Pas de cascade d'accords. Un mode, c'est-à-dire une gamme prise depuis une autre note de départ, sert de terrain pendant de longues mesures : c'est le jazz modal.

Le piano répond à cette grille dépouillée par un accord devenu célèbre sous le nom d'« accord So What » : trois quartes empilées, coiffées d'une tierce majeure. Sur ré dorien, cela donne mi, la, ré, sol et si. L'accord n'est ni franchement majeur ni franchement mineur ; il flotte, et c'est encore de l'espace.

Cinq ans plus tard, Herbie Hancock enregistre « Cantaloupe Island » en juin 1964, sur l'album Empyrean Isles paru chez Blue Note. Le morceau repose sur un motif de piano répété en boucle, ce qu'on appelle un vamp. Les solistes improvisent par-dessus, le vamp ne bouge pas. Le groupe Us3 l'a échantillonné pour « Cantaloop (Flip Fantasia) », et le riff de piano est passé tel quel dans le hip-hop.

Quelle gamme jazz travailler au piano ?

Il n'existe pas une gamme jazz, mais quelques gammes qui reviennent sans cesse dans le vocabulaire du piano jazz. Le tableau les donne en partant de do, pour qu'on puisse les jouer tout de suite.

GammeNotes en partant de doSur quel accord ?Ce qu'elle apporte
Bluesdo, mi bémol, fa, fa dièse, sol, si bémolGrille de blues, accords de septièmeLa quinte diminuée (fa dièse), qui frotte
Doriendo, ré, mi bémol, fa, sol, la, si bémolAccord mineur septièmeLe son de « So What » : mineur, mais clair
Bebop de dominantedo, ré, mi, fa, sol, la, si bémol, siAccord de septième (do 7)Des lignes en croches qui retombent sur l'accord
Altéréedo, ré bémol, mi bémol, mi, sol bémol, la bémol, si bémolDo 7 qui va se résoudre sur faToute la tension avant la résolution

La gamme bebop ajoute une note de passage, le si naturel, à la gamme de do 7. Avec huit notes au lieu de sept, quand on la descend en croches depuis un temps fort, les notes de l'accord tombent sur les temps. La gamme altérée, elle, charge l'accord de dominante de toutes les tensions possibles, juste avant qu'il se résolve. La gamme blues, enfin, a sa propre grille, ses accords et sa main gauche, détaillés dans notre article pour jouer du blues au piano.

Une limite, tout de même : une gamme est un réservoir de notes, pas une phrase. Un solo en prend trois ou quatre et leur donne un rythme.

Où les pianistes de jazz contemporains vont-ils chercher leur répertoire ?

Le standard, ce morceau de comédie musicale ou de jazz que tout musicien connaît, reste la base. Les pianistes de jazz contemporains puisent pourtant ailleurs, et chacun dans un endroit précis.

Brad Mehldau enregistre en 1998, avec Larry Grenadier à la contrebasse et Jorge Rossy à la batterie, « Exit Music (For a Film) » de Radiohead, sur Songs: The Art of the Trio Volume Three. Mehldau a dit de l'harmonie de la chanson qu'elle était plutôt classique, selon le magazine JazzTimes, et le trio l'étire sans rien ajouter de démonstratif. La reprise est restée à son répertoire : on la retrouve en public sur Art of the Trio 4: Back at the Vanguard.

Robert Glasper a pris l'autre chemin, celui du hip-hop et de la soul. Son album Black Radio, enregistré avec le Robert Glasper Experiment, a reçu en 2013 le Grammy du meilleur album R&B, selon la Recording Academy.

Tigran Hamasyan, né à Gyumri, en Arménie, en 1987, part encore d'ailleurs. La Philharmonie de Paris le présente comme un explorateur du jazz actuel « imprégné en profondeur par la musique traditionnelle arménienne ».

Mains d'un pianiste sur le clavier, dans la lumière tamisée d'un club
La main gauche pose l'accord au milieu du clavier ; le grave reste à la contrebasse.

Qui est le meilleur pianiste jazz actuel ?

Personne. Aucun classement sérieux ne départage des musiciens qui ne cherchent pas la même chose. Il existe en revanche un repère concret : le concours international de piano jazz Thelonious Monk. Le Français Jacky Terrasson, né à Berlin en 1965 et élevé à Paris, l'a remporté en 1993. En 2006, au Kennedy Center de Washington, Tigran Hamasyan l'a gagné à 19 ans, devant Gerald Clayton, deuxième, et Aaron Parks, troisième. Trois noms à écouter l'un après l'autre, pour entendre trois manières de tenir un même répertoire.

Les figures qui ont posé les bases, de Bill Evans à Keith Jarrett, ont leur propre article : celui sur les pianistes les plus influents du jazz moderne. Ici, la question est autre : comment ce piano se joue aujourd'hui, et comment l'entendre.

Comment écouter un disque de jazz pour apprendre ?

Un disque s'écoute deux fois : une pour le plaisir, une autre en musicien. Pour la seconde, une méthode simple aide à ne pas se noyer.

  1. Écoutez la main gauche seule : combien de notes, à quel moment, et surtout quand elle se tait.
  2. Repérez le motif qui revient, comme le vamp de « Cantaloupe Island », et jouez-le jusqu'à ce qu'il tourne sans y penser.
  3. Relevez une phrase de quatre mesures, pas un solo entier, et cherchez de quelle gamme du tableau elle sort.
  4. Rejouez cette phrase dans une autre tonalité, puis changez-en le rythme.

Enchaîner ces phrases en temps réel, c'est l'affaire de l'improvisation, que nous abordons pas à pas dans maîtriser l'improvisation au piano.

Remettez ensuite « So What » et « Exit Music » l'un après l'autre. Trente-neuf ans les séparent, une contrebasse et une batterie les relient, et le piano y fait la même chose : il laisse de l'espace. Cette fois, vous l'entendrez.

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