Musique UTMB : l'histoire de « Conquest of Paradise »

Foule de coureurs de trail vus de dos, sacs à dos éclairés, dans une rue de village alpin au crépuscule, montagne enneigée au fond

La musique de l'UTMB, celle qui accompagne chaque année les premières foulées des coureurs à Chamonix, s'appelle « Conquest of Paradise ». Elle est signée Vangelis et n'a pas été écrite pour la montagne : elle vient de la bande originale de 1492, le film de Ridley Scott sur Christophe Colomb, sorti en 1992. Voici d'où vient ce morceau, comment il a quitté le cinéma pour les stades, et ce qu'on entend vraiment pendant les minutes qui précèdent le départ.

Le départ de l'édition 2024, filmé par l'organisation :

UTMB - START / DÉPART - Chamonix | HOKA UTMB Mont-Blanc 2024

Quelle est la musique du départ de l'UTMB ?

C'est un morceau instrumental porté par un chœur, sans couplet ni refrain au sens d'une chanson. Ceux qui tapent « chanson UTMB » ou « musique départ UTMB » cherchent donc tous le même titre : « Conquest of Paradise », de Vangelis. Il passe sur la place du Triangle de l'Amitié, au cœur de Chamonix, où se massent les coureurs avant de partir pour le tour du massif.

Le rituel tient d'une année sur l'autre. Le 28 août 2026, l'AFP décrivait le départ de la 23e édition, repoussé de deux heures à cause des orages : la pluie s'est arrêtée quelques minutes avant le coup d'envoi, donné à 19 h 45, et « comme chaque année », les notes de « Conquest of Paradise » ont accompagné les premiers pas de quelque 2 500 athlètes, partis pour une boucle de 174 km et 10 000 m de dénivelé positif. C'est ce « comme chaque année », écrit par une agence de presse, qui fait d'un morceau d'ambiance un hymne.

Cinq ans plus tôt, en 2021, Lyon Capitale, qui couvrait la course, parlait déjà d'une mélodie « consacrée hymne de l'UTMB ». La pièce était donc installée bien avant l'édition 2026. En revanche, je n'ai trouvé aucune source officielle qui date le premier départ donné sur cette musique, ni qui dise qui l'a choisie. On la dit parfois là « depuis toujours » : tant qu'aucun document ne le prouve, je préfère ne pas l'écrire.

D'où vient « Conquest of Paradise » ? D'un film sur Christophe Colomb

Le morceau vient de la bande originale de 1492: Conquest of Paradise, le film de Ridley Scott sorti en 1992 sur l'arrivée de Colomb en Amérique. Scott connaissait déjà bien le compositeur : dix ans plus tôt, Vangelis avait écrit pour lui la musique de Blade Runner, comme le rappelait CNN en 2001.

La partition de 1492 n'est pas celle qui a fait sa gloire au cinéma. Dans la nécrologie qu'il lui consacre en mai 2022, Variety la range parmi ses musiques « moins célébrées », tout en relevant ce qui la rend singulière : un mélange d'électronique, d'orchestre et de chœurs. C'est exactement ce qu'on entend à Chamonix. Des nappes de synthétiseur posent un sol grave, le chœur entre ensuite, massif, sur un tempo lent, et la percussion marque le pas comme une marche.

Et puis il y a le titre. « La conquête du paradis » : dans un film sur l'arrivée de Colomb en Amérique, le paradis désigne le Nouveau Monde, et la conquête, celle des Européens qui y débarquent. Sur la place de Chamonix, le mot change de sens sans que personne ne le remarque. La conquête devient celle d'un sommet, d'un col, d'une nuit sans sommeil ; le paradis, une ligne d'arrivée.

Qui était Vangelis, le compositeur de la musique de l'UTMB ?

Vangelis est né Evángelos Odysséas Papathanassiou, à Agria, en Grèce. D'après NPR, il apprend la musique seul et devient un jeune prodige du piano, avant de s'installer à Paris et de cofonder le groupe de rock progressif Aphrodite's Child. Une carrière solo suit, puis le cinéma : sa musique des Chariots de feu, composée en 1981, lui vaut un Oscar.

Son instrument, c'est le synthétiseur, celui dont les premiers modèles ont tant agacé les puristes. Il entretenait pourtant avec lui une relation compliquée. En 2016, il confiait à NPR que les synthétiseurs n'avaient « jamais été bien conçus » et qu'ils lui créaient « beaucoup de problèmes ».

Vangelis est mort le 17 mai 2022 dans un hôpital de Paris, à 79 ans.

Comment la musique est-elle passée du cinéma aux enceintes du sport ?

Le grand détour ne passe pas par la montagne, mais par un ring de boxe allemand. Le boxeur Henry Maske entrait jusque-là sur les Carmina Burana de Carl Orff. On lui demande de ne plus utiliser cette musique ; il cherche alors un morceau du même souffle. Son site officiel raconte que « Conquest of Paradise » est utilisée pour la première fois en octobre 1994, à Halle, en Westphalie, pour ouvrir la soirée de combat. Le même site évoque ensuite la forte hausse des ventes du single et de l'album de Vangelis.

Chamonix fait le même usage du morceau. Dans les deux cas, la musique ne sert pas à faire bouger le public : elle sert à faire attendre. Un boxeur qui marche vers le ring, un coureur coincé dans un sas de départ : ce sont deux minutes où il ne se passe rien, sinon la tension. Un morceau lent, grave, qui monte sans jamais se presser, remplit ce vide mieux qu'un titre rapide.

Vangelis lui-même n'était pas étranger au sport. Selon CNN, il a monté en 1997 la cérémonie d'ouverture des championnats du monde d'athlétisme à Athènes.

Étape Lieu Rôle de la musique
1992, sortie du film 1492 Salles de cinéma Accompagner l'arrivée de Colomb dans le Nouveau Monde
Octobre 1994 Halle (Westphalie), soirée de boxe d'Henry Maske Remplacer les Carmina Burana pour l'entrée sur le ring
2021, 18e édition de l'UTMB Chamonix Décrite par Lyon Capitale comme l'hymne de la course
28 août 2026, 23e édition Place du Triangle de l'Amitié, Chamonix Accompagner le départ « comme chaque année », selon l'AFP

Que se passe-t-il pendant l'hymne de l'UTMB, juste avant le départ ?

Le récit de Lyon Capitale en 2021 donne la meilleure image de ces minutes. Ludovic Collet, le speaker officiel de l'UTMB, commence par un texte lu au micro : trois pays à traverser, le dénivelé, l'envie d'« avancer ». Puis « les premières notes de Vangelis résonnent », une guitare électrique s'en mêle, et les chœurs arrivent. Le journaliste écrit que personne sur place n'échappe à la chair de poule et qu'il n'est « pas rare de voir une larme couler » chez les coureurs. Le compte à rebours suit : « 1 minute ! … 30 secondes ! … »

Il faut lire ce passage pour ce qu'il est : le témoignage d'un journaliste, une année donnée, pas une description officielle du protocole. Le déroulé peut changer d'une édition à l'autre. Mais il dit bien la mécanique. La musique ne lance pas la course : le compte à rebours vient après.

Pourquoi cette musique donne-t-elle des frissons à des milliers de coureurs ?

Aucune étude ne mesure l'effet de ce morceau précis sur les traileurs de Chamonix, et je ne vais pas en inventer une. On peut en revanche décrire ce que fait la musique, à l'écoute, et pourquoi elle colle à ce moment-là.

D'abord, la lenteur. Le tempo ne pousse pas à courir ; il pousse à respirer. Pour des gens qui avaient, en 2021, jusqu'à 46 h 30 pour boucler le tour, une musique rapide serait presque un contresens. Ensuite, le chœur. Il compte moins par ses mots que par sa masse : un son collectif, fait de nombreuses voix. Sur une place où des milliers de coureurs attendent, cette masse ressemble à la foule elle-même. Enfin, la montée. Le morceau s'ouvre sur peu de choses et s'épaissit peu à peu, sans rupture : chaque reprise ajoute de la matière.

Il y a aussi un effet plus simple, celui de la répétition d'une année sur l'autre. Un coureur qui revient à Chamonix reconnaît la musique dès les premières mesures, et avec elle tout ce qui va suivre. Un spectateur qui a vu le départ en vidéo l'a déjà dans l'oreille. Le frisson vient en partie du morceau, en partie de tout ce qu'on y a accroché. C'est le même ressort que celui des musiques de film, que nous détaillons dans l'article sur la manière dont les musiques de film jouent sur nos émotions.

Une limite, pour finir sur ce point : rien ne dit que chaque coureur, concentré sur son propre départ, vive ce moment de la même façon.

Où écouter la musique de l'UTMB en entier ?

Le morceau figure sur l'album 1492: Conquest of Paradise de Vangelis, et sur les plateformes d'écoute sous le titre « Conquest of Paradise ». La version originale est celle du chœur et des percussions lentes ; méfiez-vous des remix accélérés vendus sous le même titre.

Pour l'ambiance du départ, la vidéo officielle de l'organisation, plus haut, reste le plus fidèle. Elle ne remplace pas l'écoute au casque, qui fait mieux entendre le travail de Vangelis sur les nappes et les voix.

Réécoutez « Conquest of Paradise » deux fois de suite. La première, en pensant à Colomb qui aborde une île en 1492. La seconde, en pensant à une place de Chamonix sous la pluie, un soir d'août, quand tout le monde attend le compte à rebours. Ce sont les mêmes notes, et pourtant pas la même conquête. Si l'exercice vous plaît, faites-le aussi avec l'hymne de la Ligue des champions : vous entendrez Haendel sous le football.

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