Flûte orientale : le ney, la kawala et leurs cousines

Musicien assis tenant un ney, longue flûte de roseau, sur fond sombre

« Je vais t'offrir un monde » : joué au souffle d'un roseau, le premier vers de Ce rêve bleu change de pays. La flûte orientale que l'on entend dans ces reprises porte presque toujours le même nom : le ney, ou nay, une tige de roseau ouverte aux deux bouts, sans bec, dans laquelle on souffle par le bord. Autour d'elle vivent des cousines plus discrètes : la kawala d'Égypte, la gasba du Maghreb, le kaval des Balkans et de Turquie. Voici comment les reconnaître, d'où vient ce son voilé, et ce qu'il faut savoir avant d'acheter un ney.

Comment s'appelle la flûte orientale ?

Le mot ney vient du persan et veut dire « roseau » : l'instrument a gardé le nom de sa matière. On écrit ney pour les flûtes turque et persane, nay (ou naï) pour la flûte arabe. Les trois désignent une même famille, que l'on entend de l'Iran au Maroc, dans la musique savante comme dans la musique religieuse.

Le ney est une flûte droite à embouchure terminale : on la tient devant soi, légèrement de biais, et l'on dirige un filet d'air contre le bord aminci de l'extrémité. Rien ne guide le souffle, alors que dans une flûte à bec le conduit forme le son à votre place. C'est ce qui rend les premières notes difficiles, et ce qui donne au ney sa voix : on entend l'air autant que la note. Le principe est très ancien, comme le rappelle la flûte en os de vautour retrouvée par les archéologues.

La fabrication reste simple en apparence. Le roseau est percé de part en part, ses cloisons internes traversées au fer chauffé, puis on taille les nœuds pour accorder l'instrument. Le nay arabe compte neuf segments, six trous devant, répartis en deux groupes de trois, et un trou de pouce au dos.

Ney arabe, turc ou persan : quelles différences ?

De loin, les trois se ressemblent. Ils se distinguent dès qu'on regarde l'embouchure. Le ney turc ajoute au bout du roseau une petite pièce rapportée, le başpare, autrefois en corne, en ivoire ou en ébène, souvent en plastique aujourd'hui, que le musicien pose contre ses lèvres. Le ney persan se joue avec une technique à part : l'embouchure est calée entre les dents, et c'est la langue qui dirige l'air.

FlûteOù l'entend-on ?FactureFaçon de souffler
Nay arabeProche-Orient, Égypte, MaghrebRoseau, six trous devant, un au dosEmbouchure posée sur la lèvre inférieure
Ney turcTurquie, musique ottomane et mevleviRoseau, six trous devant, un au dos, embouchure rapportée (başpare)Par les lèvres, comme le nay arabe
Ney persanIranRoseau, cinq trous devant, un au dosEmbouchure tenue entre les dents
KawalaÉgypteRoseau, six trous, aucun au dosPar le bord, comme le ney
KavalTurquie, BalkansBoisPar le bord

Aucun de ces instruments n'a de clés. Pour obtenir les notes que les trous ne donnent pas, le joueur incline la tête et ne bouche qu'une partie d'un trou. C'est ainsi que le ney atteint les micro-intervalles, ces écarts plus petits qu'un demi-ton dont les maqâms ont besoin. Un maqâm est un mode de la musique arabe, turque ou persane : une échelle de notes, mais aussi une manière de la parcourir, de s'attarder sur certaines notes et d'en effleurer d'autres.

Flûte de roseau posée sur une table, vue de près avec ses trous de jeu
Sur un ney, tout passe par le souffle, les doigts et l'angle de la tête.

Kawala, gasba, kaval : les autres flûtes orientales

La kawala est souvent prise pour un nay, et pour cause : même roseau, même souffle par le bord. Elle vient d'Égypte, où elle appartient à la musique populaire, et se reconnaît à ses six trous, sans trou de pouce au dos. La gasba est la cousine maghrébine, en roseau elle aussi, avec une facture et un répertoire qui lui sont propres. Le kaval, enfin, change de matière : c'est une flûte de la même famille, en bois, que l'on joue de la Turquie aux Balkans.

Pourquoi le ney est-il la flûte des derviches tourneurs ?

Le Masnavi de Rûmî, poète persan du XIIIe siècle, s'ouvre sur la plainte du ney : un roseau arraché à sa roselière, qui raconte la séparation à qui veut bien l'écouter. Le poème ne parle pas d'un instrument. Il parle de l'âme, coupée de son origine, qui chante pour y revenir.

De la métaphore, le roseau est passé au rite. Les Mevlevi, ordre soufi fondé en 1273 à Konya, ont fait du ney la voix de leur cérémonie, le sema, où les derviches tournent sur eux-mêmes. Leur répertoire, l'ayin, « est exécuté par au moins un chanteur, un flûtiste ou neyzen, un joueur de timbale et un joueur de cymbales », précise la fiche de l'UNESCO, qui a inscrit le Sema au patrimoine culturel immatériel en 2008. Le neyzen, c'est le joueur de ney.

Le plus simple pour entendre le ney turc seul est d'écouter un taksim, ce prélude improvisé, sans mesure, qui expose un maqâm avant la pièce. En voici un, filmé par TRT Avaz, une chaîne de la télévision publique turque. Écoutez comment les notes glissent l'une vers l'autre au lieu de se succéder.

Ney Taksimi, Oğuz Kaan Birhekimoğlu (Muhabbet Nağme, TRT Avaz)

Ce rêve bleu à la flûte orientale : qu'est-ce qui change ?

Ce rêve bleu est la version française de A Whole New World, composée par Alan Menken sur des paroles de Tim Rice pour l'Aladdin de Disney. La chanson a reçu l'Oscar de la meilleure chanson originale en 1993. Le titre français ne traduit pas l'anglais. Là où Aladdin promet un monde tout neuf, la version française choisit une couleur : le bleu du ciel de nuit que traverse le tapis. C'est l'un des airs Disney que l'on fredonne sans y penser, aux côtés de ceux de notre sélection de chansons Disney.

Jouer cette mélodie au ney, c'est la faire passer d'un système à un autre. Menken l'a écrite dans la gamme tempérée occidentale, en majeur. Le neyzen choisit donc l'instrument dont la tonalité convient, et trouve les notes manquantes avec les demi-trous décrits plus haut. La mélodie de Disney reste intacte ; ce qui change se passe entre les notes : les glissements, les ornements, parfois un court prélude improvisé avant le premier vers.

L'Orient entre ainsi dans la chanson par la façon de relier les notes, alors que la partition, elle, n'a pas bougé. « Je vais t'offrir un monde » n'a plus de mots, et pourtant la promesse s'entend dans la note tenue, celle qui hésite un instant avant de se poser. La limite est simple : un ney ne pardonne rien. Une note mal couverte, un souffle trop fort, et l'auditeur l'entend aussitôt.

Quel ney choisir pour débuter ?

Les neys se déclinent en plusieurs tailles, et chacune a son nom : mansur ou kız, par exemple, pour deux tailles du ney turc. Un musicien peut en garder plusieurs, pour changer de tonalité sans changer de doigtés. Avant d'acheter, trois points comptent pour un débutant :

  1. La taille. Plus le ney est long, plus il est grave et plus ses trous sont écartés. Posez vos doigts sur un modèle avant de l'acheter, ou demandez l'écart entre les trous au vendeur.
  2. La tradition. Prenez celle de la musique que vous voulez jouer : un ney turc avec son başpare pour la musique ottomane, un nay arabe pour le répertoire égyptien ou la musique libanaise, un ney persan si quelqu'un peut vous transmettre le jeu entre les dents.
  3. Un regard extérieur. Personne ne voit sa propre embouchure. Un professeur, ou au moins un joueur confirmé, vous aide à trouver la position des lèvres et l'angle du souffle, sans lesquels le roseau reste muet.

Comptez sur de la patience avant le premier son stable. En échange, le ney donne ce qu'aucune flûte à conduit ne donne, une voix où l'on entend respirer le musicien.

Réécoutez Ce rêve bleu en guettant ce qui se passe entre les notes plutôt que les notes elles-mêmes. Son compagnon dans bien des ensembles, le oud, doit lui aussi sa voix à sa facture, comme le raconte notre article sur ce que cache le son du oud.

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