Chansons basques les plus connues : ce qu'elles racontent

Groupe de musiciens avec guitares et flûte dans une rue pavée de village, maisons blanches aux volets rouges

Aucun classement des « 100 chansons basques » n'existe. Le seul vote connu, le concours de la meilleure chanson basque organisé par la télévision ETB en 2005, a placé Xalbadorren heriotzean de Xabier Lete devant Lau teilatu d'Itoiz, rapporte Argia. Avec Txoria txori de Mikel Laboa, Izarren hautsa de Xabier Lete et Gernikako arbola de José María Iparraguirre, voilà cinq des chansons basques les plus connues, celles qu'on entend au stade, à la fin des fêtes de village et dans les chorales, et dont l'histoire se vérifie de bout en bout. Pour chacune, voici qui l'a écrite, quand, et, quand le texte se vérifie, ce que disent les paroles, traduction comprise.

Ce qui frappe, quand on les relit côte à côte : aucune n'est un chant de fête au départ. On y parle d'ailes coupées, d'un père absent, d'un poète mort le jour de son hommage, de poussière d'étoiles et d'un arbre. On les chante pourtant à pleins poumons, y compris ceux qui ne parlent pas basque.

ChansonParolesMusique et voixDateCe qu'elle raconte
Txoria txoriJoxean ArtzeMikel Laboafin des années 1960, disque en 1974aimer un oiseau sans lui couper les ailes
Xalbadorren heriotzeanXabier Letechanson signée Xabier Lete1978la mort du bertsolari Xalbador
Lau teilatuJuan Carlos PérezItoizenregistrée en 1978une nuit sur les toits, un bonheur promis
Izarren hautsaXabier LeteXabier Lete, puis Mikel Laboapoème et chanson de 1974 (1968 selon une notice)l'humanité née de la poussière d'étoiles
Gernikako arbolaJosé María IparraguirreIparraguirrepremière interprétation documentée en 1853le chêne de Guernica et les libertés basques

Txoria txori : la chanson basque connue jusque dans les stades parle d'ailes

Le texte est un poème de Joxean Artze, la musique de Mikel Laboa (1934-2008), chanteur de Saint-Sébastien. L'histoire de sa naissance tient en une serviette en papier. D'après l'Institut basque Etxepare, le poème d'Artze était imprimé sur les serviettes d'un restaurant de Saint-Sébastien ; Laboa en a emporté une chez lui et a composé la mélodie, en 1969 selon l'institut, en 1968 selon d'autres récits. Le poème lui-même serait plus ancien : certains le datent de 1957. La chanson paraît sur son premier grand disque, Bat-Hiru, en 1974.

Laboa et Artze n'étaient pas deux artistes isolés. Ils faisaient partie d'Ez Dok Amairu, le groupe fondé en 1965 avec Xabier Lete, Benito Lertxundi et Lourdes Iriondo, dont le sculpteur Jorge Oteiza avait choisi le nom, rappelle la base littéraire de l'université du Pays basque. Leur idée : faire vivre la poésie en basque par la chanson, sous le franquisme, quand le basque n'avait guère de place publique.

Beaucoup la connaissent sous un autre titre, Hegoak, le premier mot du poème. Hegoak, les ailes. Tout le texte tourne autour d'elles. Le narrateur raconte qu'il aurait pu couper les ailes de l'oiseau : l'oiseau serait resté, il aurait été à lui. Mais alors ce ne serait plus un oiseau. Et le poème tombe sur ce vers : « eta nik txoria nuen maite », « et moi, c'est l'oiseau que j'aimais ».

Le titre se lit comme une évidence, Txoria txori, « l'oiseau est oiseau ». Pas de mot sur la politique, pas de drapeau. Le sens est ailleurs : on n'aime vraiment que ce qu'on laisse libre. On peut y lire une chanson d'amour, une chanson sur la liberté d'un peuple ou d'une langue ; le texte n'impose rien, et c'est sans doute pour cela que tout le monde se l'approprie.

La preuve de sa diffusion : Joan Baez l'a chantée en basque en 1988 dans Diamonds and Rust in the Bullring, un album enregistré en public dans les arènes de Bilbao. Et l'Athletic Club présente lui-même la chanson comme celle qu'on entend à la fin de ses matchs à San Mamés.

Txoria txori. A Basque poem you'll always hear at the end of Athletic Club's matches at San Mames

Sur cette vidéo du club, ce sont ses supporters en déplacement à Rome qui la chantent, loin de San Mamés. Le club la publie sur sa propre chaîne.

Lau teilatu, d'Itoiz : de quoi parle ce refrain chanté en fin de fête ?

Lau teilatu (« quatre toits ») est l'autre grande chanson basque connue de tous. Elle vient du groupe Itoiz, formé à Mutriku et Ondarroa, sur la côte du Gipuzkoa et de la Biscaye. D'après l'hebdomadaire basque Argia, le titre a été enregistré en 1978 au studio Bacchanales de Saint-Jean-de-Luz, pour le jeune label Xoxoa. Paroles et musique sont entièrement de Juan Carlos Pérez, né à Mutriku en 1958, tête pensante du groupe.

Le refrain pose une image toute simple : « Lau teilatu gainean / ilargia erdian », « sur quatre toits, la lune au milieu ». Et toi, les yeux levés, ta fumée dans les mains, tu souffles : « putz ! ». « Il viendra à moi », dit la suite, puis vient la promesse : on sera de nouveau heureux, « dans les fêtes de n'importe quel village ». C'est exactement là qu'on la chante aujourd'hui, en fin de nuit, la voix cassée.

Le texte, lui, est plus sombre qu'on ne le croit. On ne sait pas qui est ce « toi », homme ou femme. Un père apparaît, absent, et le personnage pleure. Itxaro Borda, qui signe cet article d'Argia, note qu'il n'y avait qu'un pas pour voir dans ce père un prisonnier ou un homme en fuite : la chanson sort après la mort de Franco, en pleine transition, une période pleine de doutes, écrit-elle. Rien dans les paroles ne le dit noir sur blanc. C'est une lecture, et les deux tiennent : la chanson de bande d'amis sur un toit, et celle d'un manque.

Sa place dans la mémoire collective se mesure. En 2016, avant un match Eibar-Athletic à San Mamés, la Sociedad Coral de Bilbao l'a entonnée avec environ quarante mille spectateurs, raconte Argia. Elle a été reprise par Mikel Erentxun et Amaia Montero, ou par le groupe EH Sukarra.

Izarren hautsa, de Xabier Lete : la poussière d'étoiles dont nous serions faits

Xabier Lete (1944-2010), né à Oiartzun, était poète avant d'être chanteur. Izarren hautsa (« la poussière d'étoiles ») est le plus souvent rattachée à son Bigarren poema liburua, publié en 1974, même si une notice de l'université du Pays basque la place dans son premier recueil de 1968. Mikel Laboa l'a enregistrée à son tour, et le même Institut Etxepare cite les reprises de Mikel Urdangarin, d'Anari et de Ken Zazpi.

Les premiers vers posent le décor à l'échelle de l'univers : « Izarren hautsa egun batean / bilakatu zen bizigai », « un jour, la poussière d'étoiles devint matière à vivre ». Puis le poème raconte que de cette poussière, sans que rien ne l'annonce, nous nous sommes éveillés.

La spécialiste Lurdes Otaegi, citée par l'université, note que la chanson garde un ton grave, sans l'ironie qu'on trouve dans d'autres textes de Lete. En avril 2025, la faculté de droit de l'université en a imprimé le texte, en basque et en espagnol, au programme d'un acte en mémoire du professeur José Manuel Castells Arteche.

Gernikako arbola : l'hymne d'Iparraguirre, chanté depuis 1853

C'est la plus ancienne de ces chansons, et la seule que l'on tenait déjà pour un hymne du vivant de son auteur. Son auteur, José María Iparraguirre, avait combattu dans le camp carliste puis passé treize ans d'exil comme musicien ambulant en Europe, avant de rentrer en 1852. L'historien Xabier Zabaltza, dans un article de la revue Historia Contemporánea (université du Pays basque, 2016), situe la première interprétation documentée au café San Luis de Madrid en 1853, sans doute avant le 30 juin. Une présentation antérieure, en 1852 au Pays basque, reste possible. Une rumeur a prêté la mélodie à Juan María Blas de Altuna, le pianiste qui l'accompagnait ce soir-là ; Zabaltza n'y croit pas : Altuna ne l'a jamais revendiquée et se serait contenté de la transcrire.

Le premier couplet est une louange : « Gernikako arbola / da bedeinkatua », « l'arbre de Guernica est béni ». Le chêne de Guernica est celui sous lequel se réunissaient les assemblées de Biscaye. Un vers fait toute la différence : « eman ta zabaltzazu / munduan frutua », « donne et répands ton fruit dans le monde ». Iparraguirre souhaite que l'arbre porte ses fruits bien au-delà du Pays basque.

Ce vers a déplu. Zabaltza rapporte que Sabino Arana, fondateur du nationalisme basque, détestait justement ces deux lignes et le reprochait au chanteur dans un texte de 1901. La chanson, explique l'historien, célèbre la solidarité de l'Alava, du Gipuzkoa, de la Navarre et de la Biscaye sans remettre en cause l'unité de l'Espagne. Résultat : après Franco, aucune des deux communautés autonomes ne l'a reconnue comme hymne officiel. Il parle d'un « hymne orphelin ».

La chanson n'a pas disparu pour autant. Toujours selon Zabaltza, elle reste très populaire dans le Pays basque français, au moins chez les plus âgés, et dans la diaspora, où elle est bien plus connue que les hymnes officiels d'Euskadi et de la Navarre.

Xalbadorren heriotzean : la chanson basque élue en 2005 parle d'un deuil

Le titre se traduit simplement : « à la mort de Xalbador ». Xalbador, de son vrai nom Ferranddo Aire, était un bertsolari, un improvisateur de vers chantés, né en 1920 à Urepel, en Basse-Navarre, où il a passé toute sa vie. Sa fin tient du drame. D'après la présentation de la réédition de son livre Odolaren mintzoa (Auspoa, 2004), mise en ligne par l'Académie de la langue basque, il est mort le 7 novembre 1976, le jour même où son village lui rendait un grand hommage et où l'on présentait ce livre : pris d'un malaise, il est sorti et s'est éteint dans une maison voisine.

Xabier Lete en a fait une chanson, datée de 1978 par Argia : son titre dit d'emblée qu'elle naît de cette mort, survenue au milieu de la fête donnée en l'honneur du poète. C'est elle qui a remporté le vote d'ETB en 2005. Itxaro Borda glisse au passage une remarque juste : ces chansons, on oublie peu à peu qu'elles ont des auteurs, et on les présente déjà souvent comme des chants populaires. Agur jaunak est dans le cas inverse : c'est le chant des occasions solennelles, venu du Pays basque nord, mais personne ne sait au juste qui l'a écrit.

Ces chants vivent surtout par les chœurs, à plusieurs voix et souvent sans instrument. Pour voir comment ils se travaillent, il faut assister à une répétition de chœur basque ; la tradition du chant a cappella explique aussi pourquoi un stade entier peut reprendre Txoria txori sans accompagnement.

Réécoutez Lau teilatu en pensant à ce père absent : la fête du refrain ne sonne plus pareil. Et si l'envie vous prend d'aller au-delà des voix, les instruments traditionnels basques, du txistu à l'alboka, ont eux aussi leur histoire.

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