Rap alternatif : définition, origines et albums à écouter
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Trois jeunes rappeurs allongés au sol, la tête au centre, recouverts de marguerites fluo dessinées à la main : la pochette du premier album de De La Soul, en 1989, résume ce qu'est le rap alternatif. Appelé aussi hip-hop alternatif ou alternative rap, c'est un rap qui prend le contre-pied des codes dominants de son époque, emprunte au jazz, au rock ou à la comédie, et préfère souvent le doute à la frime. Le courant naît à la fin des années 1980 à New York, avec De La Soul et le collectif Native Tongues, et son histoire se suit à travers quelques disques que l'on peut réécouter dans l'ordre.
Que veut dire « rap alternatif », et alternatif à quoi ?
Le mot n'a de sens que par contraste. Les albums qui marquent alors le rap américain s'appellent « It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back » de Public Enemy et « Straight Outta Compton » de N.W.A : l'essai de la Bibliothèque du Congrès consacré à De La Soul les décrit comme une ligne de feu ouverte contre les normes politiques et musicales du pays. Face à eux, De La Soul parle pour les gamins « un peu différents », habillés autrement, avec un sens de l'humour et une envie d'expérimenter à revendre.
L'étiquette a pourtant ses limites. Elle a beaucoup bougé avec le temps, au point que certaines audaces de 1989 sont devenues banales, et elle ne désigne aucun tempo, aucun instrument ni aucune technique de rap en particulier. On la comprend mieux en regardant ce que chaque artiste a refusé.
Comment De La Soul a-t-il lancé le hip-hop alternatif en 1989 ?
Tout part de trois lycéens d'Amityville, à Long Island : Posdnuos, Trugoy the Dove et Maseo. Ils fouillent les disques de leurs parents, rappent sur de vieilles boucles de funk et de soul, et croisent un camarade du même lycée, Prince Paul, déjà DJ du groupe Stetsasonic. C'est lui qui retravaille leur maquette de « Plug Tunin' ». Le label indépendant Tommy Boy les signe en 1987, et leur premier album, « 3 Feet High and Rising », sort en 1989.
Le disque s'ouvre sur « The Magic Number », bâti sur le générique de l'émission éducative « Schoolhouse Rock » et un break de batterie de John Bonham tiré de « The Crunge » de Led Zeppelin. Entre les morceaux, des sketches et des blagues lancées comme entre copains. Les échantillons, ou samples (des fragments de disques existants rejoués en boucle), viennent aussi bien de Parliament que de Billy Joel. L'essai résume le pari : un rap assez écrit pour plaire au public du genre, assez avant-gardiste pour faire lever les sourcils.
Puis il y a la marguerite. La pochette est confiée au collectif britannique Grey Organisation, dont le directeur artistique voulait s'éloigner des codes visuels « machos » du hip-hop ; elle est aujourd'hui dans les collections permanentes du MoMA. Le concept visuel imaginé par Grey Organisation s'appelle « Daisy Age », l'âge de la marguerite, et l'un des morceaux devient « D.A.I.S.Y. Age ». Le groupe y gagne un surnom, « les hippies du hip-hop », et un succès : « Me Myself and I » atteint la première place du classement R&B. En 2010, l'album entre au registre national des enregistrements de la Bibliothèque du Congrès.
Qui formait le collectif Native Tongues ?
Avec De La Soul, membre fondateur, se forme Native Tongues, un collectif qui réunit aussi les Jungle Brothers, A Tribe Called Quest, Monie Love ou Black Sheep. Leur point commun, selon le même essai : une vision positive et afrocentrée, des productions éclectiques et des rythmes marqués par le jazz. De La Soul y ajoute son propre style, médaillons africains et tissu kente, sans chaîne en or, avec un refus de la consommation ostentatoire alors nouveau dans le hip-hop.
Pourquoi le sample des Turtles a-t-il coûté si cher à De La Soul ?
L'audace de 1989 a eu un prix. L'interlude « Transmitting Live from Mars » reprend un passage de « You Showed Me », une chanson des Turtles de 1969, utilisé sans autorisation. Selon l'essai de la Bibliothèque du Congrès, l'affaire coûte au label et au groupe plus de 100 000 dollars. Prince Paul a raconté que Tommy Boy n'avait fait autoriser que les samples des morceaux qu'il pensait populaires.
L'affaire a servi d'avertissement à toute une génération de producteurs : un échantillon se négocie avant la sortie. Elle a aussi pesé longtemps sur le groupe. Ses six premiers albums chez Tommy Boy sont restés absents des plateformes de streaming pendant des années, sur fond de droits non réglés ; ils n'y sont arrivés qu'en mars 2023, comme le rapporte NPR. Pour qui fabrique aujourd'hui ses propres boucles, la question des droits se pose toujours ; voir notre article sur la possibilité de devenir beatmaker avec un smartphone.
Pourquoi De La Soul s'est-il déclaré mort en 1991 ?
Le surnom de hippies finit par peser au groupe, qui se sent mal compris. Le journaliste Jeff Chang raconte qu'un jour, devant le tableau blanc où s'affichaient les dates de tournée, Trugoy efface les leurs et écrit à la place : « De La Soul is Dead ». Les trois éclatent de rire, et tiennent le titre de leur deuxième album, sorti en 1991. Sur la pochette, un pot de marguerites renversé et brisé : l'âge de la marguerite est enterré par ceux qui l'avaient inventé.
Derrière la blague, le disque parle de matérialisme, de violence et d'abus. « Millie Pulled a Pistol on Santa » raconte l'histoire d'une jeune fille abusée par son père. Le groupe qu'on disait léger devient grave au moment où on ne l'attend pas, et le magazine The Source lui accorde sa note maximale, cinq micros. En 1996, « Stakes Is High » est le premier album réalisé sans Prince Paul, et le morceau-titre est confié au producteur J Dilla.
Comment OutKast a-t-il porté ce rap jusqu'aux Grammy Awards ?
Le 23 septembre 2003, OutKast sort « Speakerboxxx/The Love Below », un double album où chacun des deux membres signe un disque. Le site des Grammy Awards le décrit comme un album qui refuse toute case, passant du crooner de big band à la neo soul et à l'électro. En 2004, il devient le premier album de rap à remporter le Grammy de l'album de l'année.

Regardez le clip de « Hey Ya! » en vous demandant ce qu'il cite. La même source y voit un hommage au premier passage des Beatles au « Ed Sullivan Show », avec André 3000 dans le rôle des huit musiciens du groupe fictif, et décrit le morceau comme du Little Richard passé à la power pop. Un rappeur déguisé en groupe de rock des années 1960 : le titre reste neuf semaines numéro un du Hot 100 de Billboard, entre décembre 2003 et février 2004, et le clip remporte quatre MTV Video Music Awards.
La reconnaissance va plus loin encore en 2018, quand Kendrick Lamar reçoit le prix Pulitzer de musique pour « DAMN. », premier album hors jazz et musique classique à l'obtenir, selon NPR. Lamar n'est pas un rappeur « alternatif » au sens de 1989. Mais le jury a primé un rap ambitieux et difficile à classer, là où il n'avait jusque-là distingué que des compositeurs de jazz et de musique savante.
Comment reconnaître ce rap à l'écoute ?
Aucun critère ne suffit seul, mais plusieurs indices reviennent dans les albums cités plus haut :
- des sources inattendues : un générique d'émission pour enfants, un big band, du rock britannique ;
- un humour assumé, avec des sketches et de l'autodérision ;
- des sujets intimes ou durs traités sans posture de caïd ;
- une image pensée contre les codes du moment, de la tenue au clip.
Ce que ce courant n'est pas compte autant. Il n'est pas forcément politique, il n'est pas réservé aux labels indépendants, et il n'est pas meilleur par principe que le rap qui vend. Pour mesurer l'écart avec un rap pensé pour le grand public, lisez notre article : pourquoi Drake est considéré comme l'un des rappeurs les plus influents.
Existe-t-il un rap alternatif français ?
Oui, même si l'étiquette y est encore plus floue qu'aux États-Unis : on la colle à des artistes très différents, du rap teinté d'électro aux projets proches de la chanson. Un exemple parlant reste Oxmo Puccino, qui a enregistré un album entier avec un groupe de jazz, les Jazzbastards : « Lipopette Bar », dont le morceau-titre, « Au lipopette bar », s'écoute sur YouTube. On y retrouve la démarche des Native Tongues : aller chercher hors du rap, ici dans le jazz, ce qui sert le texte.
Par quel disque commencer ?
Remettez « 3 Feet High and Rising » du début à la fin, et ne cherchez pas d'abord les rimes. Cherchez les disques cachés dessous, les rires entre deux pistes, la batterie de Bonham sous le premier morceau. Enchaînez avec « De La Soul Is Dead » et posez les deux pochettes côte à côte avant d'appuyer sur lecture. Et si ce jeu de piste vous plaît, prolongez-le avec ces artistes qui ont fait de la musique avec des sons d'objets du quotidien.


