Qui a écrit la chanson « The Fool » de Gilbert Montagné ?

Curseurs d'une ancienne table de mixage analogique, en gros plan

« No, no don't let me play the fool. » On fredonne ce refrain depuis plus de cinquante ans, souvent sans savoir qui l'a écrit. « The Fool » est signée Patrick Kent et Gilbert Montagné : ce sont les deux noms que France Musique donne dans les crédits du titre, lors de l'émission consacrée aux cinquante ans de la chanson en septembre 2021. Le morceau sort en 1971, chanté en anglais par un pianiste parisien qui revient des États-Unis, et devient son premier tube.

Derrière cette réponse courte, il y a trois questions que l'on se pose ensuite : qui fait quoi dans ce duo, quel âge avait vraiment le chanteur, et ce que racontent ces paroles qu'on fredonne sans toujours les comprendre. Je les prends dans l'ordre, en m'en tenant aux sources qui tiennent.

Qui sont Patrick Kent et Gilbert Montagné, les deux auteurs crédités ?

France Musique crédite le titre à Patrick Kent et Gilbert Montagné, sans dire qui a écrit quoi. La mention vaut pour la version remastérisée de 2021 comme pour le bonus « The Fool in Love ». Sur Patrick Kent, en revanche, les sources publiques sont muettes : je n'ai trouvé ni biographie ni autre chanson qu'on puisse lui rattacher avec certitude, et je préfère le dire plutôt que de lui inventer un parcours.

La part de Gilbert Montagné, elle, est mieux documentée. La radio Nostalgie raconte qu'au printemps 1971, de passage à Paris, il joue à l'éditrice musicale Nicole Damy « quelques morceaux qu'il a créés », dont « The Fool ». France Musique, de son côté, le présente comme auteur-compositeur-interprète.

Pourquoi l'anglais ? Le contexte suffit à l'expliquer. D'après sa biographie officielle, il part aux États-Unis à 18 ans pour travailler le blues et le rock, et joue dans des clubs et des piano-bars entre 1969 et 1971. Il joue alors dans des clubs américains, en anglais, et c'est dans cette langue qu'il revient avec la chanson.

Quand « The Fool » est-elle sortie, et quel âge avait Gilbert Montagné ?

La chanson sort en 1971, et France Musique la décrit comme le « tube de l'année 1971 ». Le site officiel du chanteur situe la même année son retour en France, « avec, dans ses bagages, son premier tube ».

Pour l'âge, il suffit de partir de la date de naissance donnée par ce même site : Gilbert Montagné est né le 28 décembre 1951, dans le 20e arrondissement de Paris. Au printemps 1971, quand il joue « The Fool » à Nicole Damy, il a donc 19 ans ; il en aura 20 le 28 décembre. Son site et Radio France écrivent « 20 ans », ce qui revient à compter son âge en fin d'année.

Deux chiffres circulent pourtant sur internet, et l'ancien texte de cette page les reprenait : 16 ans, puis 19. Le premier est faux, sans discussion possible, puisqu'il faudrait une naissance en 1955. Le second est juste pour l'essentiel de l'année 1971. Quant à la question « quel âge a Gilbert Montagné ? », la réponse se calcule de la même façon : il a eu 74 ans en décembre 2025 et fêtera ses 75 ans le 28 décembre 2026.

Est-ce vraiment la première chanson de Gilbert Montagné ?

Non, et c'est la nuance que l'on oublie le plus souvent. Son premier disque date de 1969 et ne porte pas son nom. Sa biographie officielle mentionne un 45 tours, « Quand on ferme les yeux », écrit par Pierre Delanoë et interprété sous le pseudonyme de Lor Thomas. Le disque passe inaperçu.

« The Fool » est donc sa première chanson à succès, et le premier titre qu'il publie sous son vrai nom. C'est elle qui le fait connaître, d'où l'habitude de la présenter comme « la première », alors que le 45 tours de 1969 figure en toutes lettres sur son propre site.

Il faut aussi rappeler d'où vient le musicien. Aveugle de naissance, il entre à cinq ans dans une école pour enfants non voyants où il reçoit, selon son site, cinq heures d'enseignement musical par jour, pendant treize ans. Quand il entre en studio à Londres, il a donc derrière lui une formation commencée dans l'enfance et deux ans de clubs américains.

Disque vinyle qui tourne sur un ancien tourne-disque en bois
« The Fool » paraît en 1971 ; l'album du même nom suit en 1972, selon Nostalgie.

Que disent les paroles de « The Fool » ?

France Musique cite le début du refrain, et c'est ce passage, vérifié, que je décortique ici :

No, no don't let me play the fool,
I can't really love you by the rules
For my love is sweet and free
No, no don't let me play the fool,
For this thing you ask oh ! it's so cruel,
Can't you see it isn't me...

Le mot qui donne son titre à la chanson, fool, ne désigne pas ici un « fou » au sens où on l'entend en français. « Play the fool », c'est faire l'idiot, jouer un rôle ridicule. Le narrateur ne dit pas « je suis un idiot ». Il dit « ne me fais pas jouer l'idiot ». On lui demande d'endosser un personnage, et il s'y oppose.

Le deuxième vers dit pourquoi : « I can't really love you by the rules », je ne peux pas t'aimer selon les règles. Le troisième donne sa version de l'amour, « sweet and free », doux et libre. On comprend alors le conflit sans qu'il soit nommé : l'autre attend un amour encadré, lui ne sait aimer qu'à sa manière.

La deuxième moitié du passage durcit le ton. Ce qu'on lui demande est « so cruel », si cruel, et il termine sur une question : « Can't you see it isn't me », tu ne vois donc pas que ce n'est pas moi ? Le texte ne précise jamais ce que l'autre exige. Ce silence laisse chaque auditeur y mettre sa propre histoire, ce qui explique peut-être pourquoi tant de gens chantent ce refrain sans avoir jamais cherché à le traduire.

Et le « fool » revient, deux fois en six vers, chaque fois précédé du même « No, no ». La mélodie lente peut faire entendre une plainte d'amoureux éconduit ; les mots, eux, insistent sur ce « non » dit deux fois de suite.

Comment la chanson a-t-elle été enregistrée à Londres ?

L'histoire du disque tient en quelques étapes, rapportées par la radio Nostalgie. Nicole Damy enregistre une maquette du titre ; elle circule entre plusieurs directeurs artistiques et arrive chez Salvatore Adamo, qui décide de produire le jeune chanteur. Montagné, reparti aux États-Unis, est rappelé en Europe pour enregistrer le titre.

La séance a lieu à Londres. France Musique précise le lieu et l'équipe : le studio Trident, avec les musiciens de Joe Cocker et les cordes d'Elton John, puis une suite du travail au château d'Hérouville, avec Dominique Blanc-Francard. Nostalgie, de son côté, parle des choristes de Joe Cocker et d'Elvis Presley. Les deux récits divergent sur le détail des musiciens ; ils s'accordent sur Londres et sur l'entourage de Joe Cocker.

Si la façon dont un pianiste nourri de clubs américains construit ses accords vous intrigue, notre article sur les techniques pour jouer du blues au piano en donne les bases.

Numéro un dans douze pays : que sait-on des classements ?

Le chiffre qui revient partout, « n° 1 dans 12 pays », vient du site officiel de l'artiste ; Nostalgie le reprend. Je n'ai trouvé dans aucune source fiable la liste de ces douze pays, ni le nombre de semaines passées en tête. L'ancienne version de cet article publiait deux tableaux de classements par pays, qui se contredisaient l'un l'autre : la France y était tantôt première, tantôt dans le « top 5 ». Faute de source, ces tableaux ont été retirés.

Ce que l'on peut ajouter sans risque est plus modeste : d'après Nostalgie, l'album « The Fool » sort en 1972, dans la foulée du single.

Que reste-t-il de la chanson cinquante ans plus tard ?

En 2021, pour les cinquante ans de la chanson, l'album original est réédité en version remastérisée, avec en bonus « The Fool in Love », présenté par France Musique comme la « version 50e anniversaire ». France Musique reçoit alors le chanteur pendant une heure et demie dans l'émission de Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ». La chanson est assez solide pour servir encore d'étalon : au début des années 2000, son site présentait le single « Fifty, fifty » comme « une ballade aussi forte que The Fool, dit-on ».

Elle a aussi fini par masquer le reste. Pour beaucoup, Gilbert Montagné reste l'homme des « Sunlights des tropiques » et d'« On va s'aimer », deux chansons françaises des années 1980. Revenir à « The Fool », c'est retrouver le musicien d'avant ces tubes : un pianiste qui rentre d'Amérique avec le blues et le rock dans les doigts, et qui chante en anglais. Pour un autre refrain que l'on chante sans toujours l'écouter, lisez ce que cache « La Maladie d'amour » de Michel Sardou.

La version de 1971, mise en ligne par la chaîne officielle du chanteur :

The Fool - Gilbert Montagné 1971

À la prochaine écoute, laissez de côté la mélodie et suivez seulement les « No, no » du refrain, puis replacez-les dans leur décennie : les années 70 sont-elles l'apogée de la musique, comme certains l'affirment ?

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