Genre musical des années 70 : les styles qui ont fait la décennie
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Le vendredi 13 février 1970, le label Vertigo publie au Royaume-Uni le premier album de Black Sabbath. La décennie a six semaines, et elle tient déjà son premier genre neuf. Quel genre musical des années 70 faut-il retenir ? Aucun à lui seul : les années 70 voient naître ou exploser le heavy metal, le jazz fusion, le reggae international, le punk, le disco, le hip-hop et la musique électronique, pendant que le funk, la soul et le rock progressif arrivent à maturité. Voici d'où vient chacun, le disque ou la soirée qui lui sert de repère, puis ce que vaut l'idée, souvent défendue, d'un « apogée » de la musique.
Les genres musicaux des années 70, repère par repère
Dater la naissance d'un genre est toujours un raccourci : un style se forme sur plusieurs années, dans plusieurs villes. Les historiens et les journalistes s'accordent pourtant sur quelques dates qui servent de bornes. Ce tableau les range dans l'ordre, avec ce que chaque genre a changé.
| Genre | Repère | Ce qu'il change |
|---|---|---|
| Heavy metal | Black Sabbath, Black Sabbath, 13 février 1970 | Guitares lourdes, tempos lents, climat sombre |
| Jazz fusion | Bitches Brew, Miles Davis, 30 mars 1970 | Piano électrique, guitare, rythmes rock dans le jazz |
| Reggae | Catch a Fire, Bob Marley and the Wailers, avril 1973 | Le reggae jamaïcain trouve un public mondial |
| Hip-hop | Fête du 1520 Sedgwick Avenue, Bronx, 11 août 1973 | Le DJ boucle le passage rythmique d'un disque |
| Punk | Ramones, 23 avril 1976 ; « Anarchy in the U.K. », 26 novembre 1976 | Morceaux courts, rapides, joués sans virtuosité |
| Musique électronique | Oxygène, Jean-Michel Jarre, décembre 1976 | Le synthétiseur devient un instrument grand public |
| Disco | « I Feel Love », Donna Summer, 1977 ; bande originale de Saturday Night Fever, 15 novembre 1977 | La piste de danse dicte le tempo, le producteur devient la vedette |
Le funk, la soul et le rock progressif n'y figurent pas : ils existent avant 1970 et la décennie les pousse plus loin plutôt qu'elle ne les invente.
1970 : le rock durcit, le jazz s'électrifie
Le premier album de Black Sabbath est souvent décrit comme le premier vrai disque de heavy metal. Le terme circulait avant lui, et d'autres groupes jouaient déjà fort, mais c'est ce son épais et lent, presque menaçant, que des générations de groupes vont reprendre. Le hard rock, plus rapide et plus festif, grandit en parallèle tout au long de la décennie.
Six semaines plus tard, le 30 mars 1970, Columbia publie Bitches Brew de Miles Davis, enregistré en août 1969 à New York. Piano électrique, guitare, basse électrique, longues plages construites au montage par le producteur Teo Macero : le disque ouvre ce qu'on appellera le jazz fusion, un jazz qui emprunte au rock et au funk leur électricité et leurs rythmes. Accueilli de façon partagée, il reçoit pourtant un Grammy en 1971.
Le rock progressif, celui de Pink Floyd, de Genesis ou de Yes, vit lui aussi ses grandes années. Il pense l'album comme un tout, avec des morceaux longs, des changements de mesure et des claviers très présents. C'est de là que vient l'image, encore tenace, d'une décennie où l'on écoutait des disques entiers plutôt que des chansons.
Funk et reggae : le rythme change de place
Deux genres des années 70 reposent sur une même idée : déplacer l'accent rythmique. Le funk de James Brown, de Parliament ou de Sly and the Family Stone tape fort sur le premier temps de la mesure et laisse la basse et la guitare dessiner des motifs courts, répétés jusqu'à l'hypnose. La chanson compte moins que le groove. Si le sujet vous intéresse côté guitare, nous avons consacré un article aux guitaristes les plus influents du funk.
Le reggae fait l'inverse : la guitare et le clavier frappent sur les contretemps, ce petit décalage qui donne au genre sa démarche chaloupée. En avril 1973, Catch a Fire est le premier album de Bob Marley and the Wailers chez Island Records. Enregistré à Kingston, il est retravaillé à Londres avec le patron du label, Chris Blackwell, pour séduire les oreilles habituées au rock. Ses ventes de départ restent modestes, mais il fait sortir le reggae de la Jamaïque et prépare le succès mondial du groupe.
Le hip-hop, né d'une fête dans le Bronx
Le 11 août 1973, Cindy Campbell organise une fête de rentrée dans la salle commune de son immeuble, au 1520 Sedgwick Avenue, dans le Bronx. Aux platines, son frère Clive, alias DJ Kool Herc. Avec deux exemplaires du même disque, il passe d'une platine à l'autre pour prolonger le « break », ce passage où il ne reste que la batterie et la basse, celui que les danseurs attendent.
La date est symbolique : le genre s'est formé dans plusieurs quartiers, et Rolling Stone rappelle que les détails de la soirée restent flous, même pour Kool Herc. Le quotidien suisse Le Temps revient sur cette fête et sur ce qui a suivi dans un article consacré aux cinquante ans du hip-hop. Le hip-hop naît d'un usage neuf des disques funk et soul de la même décennie : les années 70 fabriquent à la fois la matière et l'outil.
1976-1977 : punk et disco, deux réponses opposées
Le 23 avril 1976, les Ramones sortent leur premier album chez Sire, à New York. Morceaux de deux minutes, trois accords, aucune démonstration : c'est la réponse sèche au rock devenu long et savant. Au Royaume-Uni, « New Rose » des Damned précède de quelques semaines « Anarchy in the U.K. », premier single des Sex Pistols, publié par EMI le 26 novembre 1976. Le titre se classe 38e, et EMI se sépare du groupe dès le 6 janvier 1977. Le punk tient en peu de disques et peu de mois, mais il donne l'idée que n'importe qui peut monter un groupe.
Au même moment, le disco prend les pistes de danse. En 1977, Giorgio Moroder et Pete Bellotte produisent « I Feel Love » pour Donna Summer. Là où le disco s'appuyait sur des cordes et des cuivres, le morceau repose presque entièrement sur un synthétiseur Moog modulaire, emprunté au compositeur Eberhard Schoener. Le 15 novembre 1977, RSO publie la bande originale de Saturday Night Fever, dominée par les Bee Gees ; elle reste numéro un aux États-Unis pendant 24 semaines, de janvier à juillet 1978. Derrière les paillettes, plusieurs succès du genre parlaient d'autre chose que de danse : nous l'avons montré dans ces tubes disco qui étaient des critiques sociales déguisées.

La musique électronique sort des studios
Pendant la première moitié de la décennie, la musique électronique se joue surtout en Allemagne, avec Kraftwerk et Tangerine Dream. En France, Jean-Michel Jarre publie Oxygène en décembre 1976 chez Disques Motors, avant une sortie internationale chez Polydor en 1977. Enregistré dans un studio aménagé chez lui, l'album fait entendre les synthétiseurs à un public qui ne les connaissait pas. Ce courant planant a un nom et une histoire propres, que nous racontons dans notre article sur la musique cosmique.
« I Feel Love » et Oxygène ont un point commun : la machine ne sert plus à imiter un instrument, elle a son propre son. La pop des années 80, la house et la techno partiront de là.
Comment reconnaître un style des années 70 à l'oreille ?
Pour s'y retrouver dans une playlist « seventies », quelques repères suffisent souvent. Ils tiennent au rythme et au son plus qu'à la voix :
- Disco : la grosse caisse sur chaque temps, tempo régulier pensé pour danser, cordes ou synthétiseur en nappe.
- Funk : l'accent sur le premier temps, une basse très mobile, une guitare qui gratte des accords courts et étouffés.
- Reggae : guitare et clavier sur les contretemps, tempo posé, basse grave au premier plan.
- Punk : morceaux très courts, guitares saturées en accords simples, aucun solo ou presque.
- Heavy metal : riffs de guitare lourds et lents, son sombre, batterie puissante.
- Jazz fusion : instruments électriques, longues improvisations, mesures qui changent en cours de morceau.
Ces repères ne sont pas des règles : beaucoup de disques de la décennie mélangent deux ou trois de ces familles, et c'est souvent ce mélange qui les rend reconnaissables.
Les années 70, apogée de la musique ou effet de nostalgie ?
L'affirmation revient sans cesse : les années 70 seraient le sommet de la musique populaire. Elle ne se démontre pas, parce qu'il n'existe aucune mesure de la qualité d'une décennie. Ce qui se vérifie, en revanche, c'est la densité des naissances : sept genres repérés dans le tableau en dix ans, dont plusieurs, du hip-hop à la musique électronique, ont nourri presque tout ce qui a suivi.
Deux nuances méritent d'être dites. D'abord, on retient d'une époque ses disques qui ont duré ; les dizaines de milliers d'autres, oubliés, faussent la comparaison avec aujourd'hui, dont on entend tout. Ensuite, plusieurs genres de la décennie se sont construits les uns contre les autres : le punk contre le rock progressif, le disco contre l'orchestre classique de la variété. Parler d'« apogée » efface ces combats, qui faisaient justement la vitalité de l'époque.
La bonne question n'est donc pas de savoir si les années 70 ont été meilleures, mais pourquoi tant de styles y ont trouvé leur forme : une technologie qui change vite, avec le synthétiseur, des maisons de disques prêtes à tenter des choses, des villes comme New York, Londres ou Kingston où des scènes très différentes se croisent. Pour l'entendre plutôt que le lire, réécoutez dans l'ordre Bitches Brew, Catch a Fire et « I Feel Love » : sept ans séparent le premier du dernier, et l'on passe des musiciens réunis en studio à une machine qui tient presque tout le morceau. Et pour prolonger avec des chansons plutôt que des genres, voici cinq titres des années 70 qui ont traversé les générations.


