Musique cosmique : genre planant des années 70 ou sons de l'espace ?

Synthétiseur modulaire à clavier, couvert de boutons colorés, devant une fenêtre ouverte sur un ciel étoilé

Taper « musique cosmique », c'est tomber sur deux histoires. La première est un genre : la kosmische Musik, née en Allemagne au début des années 1970 avec Tangerine Dream et Klaus Schulze, cousine de la musique planante que Jean-Michel Jarre fait entrer dans les foyers français avec Oxygène. La seconde, ce sont les « sons de l'univers » que publie la NASA : des signaux captés par des sondes et des télescopes, puis rendus audibles. Les deux se répondent, et la dernière partie dit en quoi.

Kosmische Musik : la musique cosmique née à Berlin-Ouest

Tangerine Dream se forme en 1967 à Berlin-Ouest, dans la scène krautrock qui produit aussi Kraftwerk, Can ou Neu!. Leur premier album, Electronic Meditation (1970), a encore un batteur : Klaus Schulze. Puis le groupe s'éloigne du rock. Rolling Stone parle de paysages sonores « célestes » sur Alpha Centauri (1971). Les titres parlent d'étoile, de comète et de « troisième système », mais aucune donnée astronomique n'entre dans la musique : l'espace y est un décor rêvé.

Le basculement arrive en 1974 avec Phaedra, publié par Virgin, label tout jeune qui vient de signer le groupe. Edgar Froese y fait tourner des séquenceurs, ces machines qui répètent en boucle une suite de notes programmée. La pulsation obstinée, les nappes qui s'étirent sur une face entière : c'est l'acte de naissance de ce qu'on nomme ensuite l'École de Berlin. Froese, mort en janvier 2015, avait gardé le vocabulaire jusqu'au bout. Le message de son groupe reprenait l'une de ses phrases : il n'y a pas de mort, seulement un « changement de notre adresse cosmique ».

Klaus Schulze, remplacé à la batterie dès 1970, fonde Ash Ra Tempel avec Manuel Göttsching et Hartmut Enke, puis part seul. Irrlicht (1972) est enregistré avec un orgue en panne et un orchestre symphonique passé à l'envers, rappelle sa nécrologie dans le Guardian. Dès Cyborg (1973), il passe au synthétiseur EMS VCS3. L'étiquette « kosmische » sert aussi de marque : le producteur Rolf-Ulrich Kaiser l'emploie pour vendre ces disques, et publie même en 1974, sous le nom d'un groupe imaginaire, les Cosmic Jokers, des sessions enregistrées avec plusieurs d'entre eux.

Musique planante des années 70 et 80 : d'Oxygène aux bandes originales

En France, le mot qui s'impose est « planante ». Jean-Michel Jarre compose et enregistre Oxygène dans son home studio parisien, sur des synthétiseurs analogiques ; l'album sort en France à la fin de 1976. Selon le site officiel du musicien, Oxygène IV monte jusqu'à la quatrième place des ventes de singles au Royaume-Uni, et l'album jusqu'à la deuxième. En 2026, ce même site annonce une édition remastérisée à partir des bandes d'origine pour les 50 ans du disque.

Chez Jarre, le cosmos n'est pas revendiqué comme chez les Berlinois, mais l'effet sur l'auditeur se ressemble : pas de couplet, pas de refrain, une mélodie qui flotte au-dessus d'un tapis de sons. C'est pour cette sensation de suspension qu'on parle de musique planante, bien plus que pour un thème.

Dans les années 80, ce son change de place. Tangerine Dream signe des musiques de films (Le Solitaire de Michael Mann, Risky Business), Schulze mêle le numérique à ses vieilles machines sur Dig It (1980) et Trancefer (1981). Les nappes se retrouvent dans le cinéma, puis dans l'ambient et la techno. Hans Zimmer a d'ailleurs repris un morceau de Schulze pour son travail sur Dune (2021) ; on en parle dans notre article sur les musiques de Hans Zimmer qui donnent des frissons.

Pour entrer dans cette musique cosmique par ses disques fondateurs, cinq albums suffisent :

  • Alpha Centauri (Tangerine Dream, 1971) : le disque où le groupe quitte le rock pour des paysages sonores lents.
  • Irrlicht (Klaus Schulze, 1972) : l'orgue en panne et l'orchestre à l'envers, considéré comme un jalon de l'histoire de l'ambient.
  • Phaedra (Tangerine Dream, 1974) : les séquenceurs, point de départ de l'École de Berlin.
  • Timewind (Klaus Schulze, 1975) : deux plages qui occupent chacune une face du vinyle.
  • Oxygène (Jean-Michel Jarre, 1976) : la version mélodique et populaire du genre.

Ces musiciens n'avaient aucun enregistrement venu de l'espace entre les mains. Ils inventaient le cosmos avec des oscillateurs. Les machines qu'ils utilisaient ont elles-mêmes une histoire mouvementée, racontée dans notre article sur les premiers synthétiseurs et la méfiance des puristes.

Y a-t-il vraiment du son dans l'espace ?

Pas là où il n'y a rien pour le transporter. Le son est une onde de pression : il lui faut de l'air, de l'eau ou un solide, rappelle la NASA. Le vide entre les planètes en contient trop peu, d'où l'image d'un espace muet.

Mais l'espace n'est pas vide partout. Sur Mars, l'atmosphère existe, environ cent fois moins dense que la nôtre. Le rover Perseverance emporte deux microphones et a enregistré le vent, les tirs de son laser sur les roches et le bourdonnement de l'hélicoptère Ingenuity. Le son y voyage à environ 240 mètres par seconde, contre 340 sur Terre, et les aigus s'y perdent : un sifflement ou un chant d'oiseau seraient presque inaudibles. Ces enregistrements-là sont de vrais sons, captés comme on capterait un orage dans un jardin.

Plus loin, dans les amas de galaxies, le gaz chaud qui les baigne forme lui aussi un milieu où une onde peut se propager.

Le son de l'univers selon la NASA : traduire des données en musique

La plupart des « sons de l'univers » relèvent de la sonification : on attribue à des données (une intensité, une fréquence radio, une position) une hauteur, un volume, une durée. Le résultat s'écoute, mais quelqu'un a choisi les règles de traduction.

Le cas le plus troublant est celui de l'amas de Persée, à quelque 240 millions d'années-lumière. Depuis 2003, les astronomes savent que le trou noir en son centre envoie des ondes de pression dans le gaz de l'amas. Leur note correspond à un si bémol situé un peu plus de 57 octaves sous le do central du piano. Le 4 mai 2022, l'équipe de l'observatoire Chandra a publié ces ondes rehaussées de 57 et 58 octaves, soit des fréquences multipliées par 144 et 288 millions de milliards.

Nasa releases audio of what a black hole 'sounds' like

Autre exemple : le 7 juin 2021, la sonde Juno frôle Ganymède, la plus grosse lune de Jupiter. Son instrument Waves enregistre des ondes radio, électriques et magnétiques, que l'équipe décale ensuite dans la gamme audible. La piste de 50 secondes, présentée le 17 décembre 2021 par le responsable scientifique Scott Bolton, change brusquement de hauteur en son milieu, au moment où la sonde entre dans une autre région du champ magnétique de la lune, détaille le site de la mission Juno.

EnregistrementCe qui est captéCe qu'on entend
Vent sur Mars (Perseverance)Ondes sonores dans l'atmosphère martienneLe son réel, sans transposition
Trou noir de Persée (Chandra)Ondes de pression dans le gaz, déduites d'images en rayons XUne onde réelle, remontée de 57 à 58 octaves
Survol de Ganymède (Juno)Ondes radio du champ magnétiqueDes ondes électromagnétiques converties en son
Pulsar CP 1919Impulsions radio régulièresRien d'audible au départ : un graphique, devenu pochette de disque

Quand les musiciens composent avec les sons de l'espace

La rencontre la plus directe porte la signature de Terry Riley, l'un des pères du minimalisme. Pour les 25 ans du lancement de Voyager 1, la NASA demande au Kronos Quartet s'il pourrait jouer avec les « sons de l'espace » renvoyés par les sondes Voyager. Le physicien Don Gurnett, de l'université de l'Iowa, avait conçu les instruments qui captaient ces ondes de plasma. Riley en tire Sun Rings, créé en octobre 2002 à l'université de l'Iowa, enregistré en 2017 et publié en 2019 chez Nonesuch.

Le croisement le plus célèbre ne fait pourtant aucun bruit. La pochette d'Unknown Pleasures de Joy Division (1979), conçue par Peter Saville, montre les impulsions radio de CP 1919, le premier pulsar découvert. Le graphique vient de la thèse de 1970 de Harold Craft, étudiant de Cornell qui travaillait sur les données de l'observatoire d'Arecibo, comme l'a reconstitué Scientific American.

Ces fréquences captées dans l'espace sont-elles musicales ?

Pas toutes seules. Un pulsar bat avec une régularité de métronome, le trou noir de Persée tient une note, la magnétosphère de Ganymède glisse d'un registre à l'autre : la matière est là, avec du rythme et de la hauteur. Mais rien de cela n'est composé. Ce qui rend un son de l'espace écoutable, c'est une suite de décisions humaines : combien d'octaves remonter, quelle durée garder, quelles données laisser de côté.

C'est là que les deux sens de « musique cosmique » se rejoignent. Les Berlinois de 1974 se fabriquaient un espace qu'ils n'avaient jamais entendu ; les équipes de la NASA traduisent un espace réel avec des outils de studio. Dans les deux cas, ce qu'on écoute dit autant de l'oreille humaine que du ciel.

Essayez l'enchaînement : la face A de Phaedra, puis les quelques secondes du trou noir de Persée. Puis faites le chemin inverse : les mêmes sondes Voyager emportent un disque de musiques terrestres, et la playlist de la NASA envoyée aux extraterrestres se réécoute avec la même oreille.

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