Pipa, instrument chinois : histoire, jeu et cinéma
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Pi, vers l'avant. Pa, vers l'arrière. Le nom du pipa raconte déjà le geste qui le fait sonner. Cet instrument chinois est un luth à quatre cordes, au corps en forme de poire, que l'on tient droit sur la cuisse et que l'on pince du bout des ongles. Il est arrivé en Chine par les routes de la soie, il a gagné les ensembles de la cour impériale, puis il est devenu un instrument soliste capable de peindre un paysage comme une bataille. C'est sans doute cette palette qui a séduit le cinéma : on l'entend chez Tan Dun dans Tigre et Dragon, et chez Hans Zimmer dans Kung Fu Panda 3.
Qu'est-ce que le pipa, ce luth chinois à quatre cordes ?
Le Metropolitan Museum of Art de New York le décrit comme un luth à quatre cordes pincées, à dos plat, parent du oud arabe à dos bombé. Ses frettes ne s'arrêtent pas au manche : elles descendent sur la table d'harmonie. La tête porte parfois une chauve-souris stylisée, symbole de chance, un dragon ou une queue de phénix.
Les cordes étaient autrefois en soie torsadée. C'est pour cela que la classification chinoise des instruments par matériau, les « huit sons », range le pipa parmi les instruments de soie, même si beaucoup de musiciens jouent aujourd'hui sur des cordes en nylon, moins chères et moins capricieuses. L'accord le plus courant donne la, ré, mi, la, du grave à l'aigu. La pipiste Wu Man, dans un entretien rapporté en 2024 par l'Orchestre symphonique de Chicago, assure qu'il n'est pas plus difficile à accorder qu'une guitare.
D'où vient ce luth chinois ?
Il n'est pas né en Chine. Selon le Met, il descend de luths d'Asie occidentale et centrale et apparaît en Chine sous la dynastie des Wei du Nord (386-534), porté par les marchands et les musiciens des routes commerciales. Les dates varient selon les sources, et il vaut mieux le savoir avant d'en citer une : l'Orchestre de Chicago parle d'un instrument « introduit il y a 2 000 ans », et Wu Man situe son invention vers 200 avant notre ère.
Ce qui est sûr, c'est la façon dont on le tenait. À l'origine, on le jouait à l'horizontale, comme une guitare, avec un grand plectre triangulaire. Sous les Tang (618-907), les musiciens le redressent peu à peu et passent aux ongles. Le musée conserve des statuettes de musiciennes de la fin du VIIe siècle qui montrent encore l'ancienne position. Le biwa japonais, lui, a gardé le plectre et la posture d'avant les Tang : c'est un descendant direct du pipa. Pour replacer l'instrument dans un ensemble plus large, notre article sur les secrets de la musique chinoise ancestrale donne d'autres repères.
Comment en joue-t-on ?
Tout part de la main droite. Le geste le plus difficile, d'après Wu Man, est le trémolo à cinq doigts : les doigts frappent la corde l'un après l'autre, sans s'arrêter, et la note semble tenue comme sous un archet. La main gauche, elle, tire les cordes pour faire plier la note et ajoute un vibrato : Wu Man range ce jeu de main gauche parmi ce qui surprend le plus ceux qui découvrent l'instrument.
Le répertoire se partage entre deux styles que tout pipiste doit connaître : le lyrique et le martial. Le premier chante, le second raconte les combats. Le Met résume ce répertoire soliste comme virtuose et descriptif, capable d'évoquer « la nature ou la bataille ». Une part d'improvisation s'y ajoute, qui ne s'apprend qu'avec des années de pratique.
Dans cette vidéo de sa chaîne officielle, Wu Man présente l'instrument et ses techniques, le son à l'appui :

Qu'est-ce qui le rend si précieux au cinéma ?
Aucun compositeur ne l'a dit ainsi, mais les musiciens et le musée y conduisent. Un film de sabre a besoin de tendresse et de fracas, souvent dans la même scène, et le pipa offre les deux sans changer d'instrument. Pi, le coup vers l'avant ; pa, le retour : deux gestes qui donnent une attaque presque percussive, pendant que la main gauche fait plier la note.
Wu Man ajoute que le pipa peut produire « une multitude de couleurs et de sons ». Il a cependant une limite, qu'elle reconnaît aussi : face à un orchestre, il faut l'amplifier, comme une guitare. Joué seul, dans une pièce ou une petite salle, il porte sans aide.
Dans quels films entend-on le pipa ?
Tigre et Dragon (2000) est le cas le plus connu. La partition de Tan Dun fait entendre le pipa, et le film a remporté quatre Oscars, dont celui de la meilleure musique originale, rappelle l'Orchestre symphonique de Chicago. Pour ses ciné-concerts de janvier 2025, où la partition était jouée en direct sous la projection, l'orchestre avait annoncé le pipiste Yang Wei en soliste, aux côtés de son violoncelle solo John Sharp. Tan Dun connaissait l'instrument de près : en 1995, Wu Man et le Kronos Quartet avaient créé son Ghost Opera à la Brooklyn Academy of Music, d'après la biographie officielle de la musicienne.
Wu Man, justement, a aussi joué pour Hollywood. L'Asia Society signale ses interventions au pipa dans la bande originale de Kung Fu Panda 3, signée Hans Zimmer. Née à Hangzhou, formée au Conservatoire central de Pékin, installée aux États-Unis depuis 1990, elle est l'une des fondatrices du Silkroad de Yo-Yo Ma, avec qui elle a remporté un Grammy pour l'album Sing Me Home.
Le chemin inverse existe aussi : une musique de film qui revient au pipa. Le compositeur Zhao Jiping a signé la musique d'Épouse et concubines (1991), le film de Zhang Yimou nommé aux Oscars. En 2015, son fils Zhao Lin en a tiré Red Lantern, un quintette pour pipa et quatuor à cordes inspiré de l'opéra de Pékin, que Wu Man et le Shanghai Quartet ont joué en avril 2016 à la Smithsonian, d'après les notes du programme publiées par son musée national d'art asiatique. Pour comprendre comment une musique de film agit sur le spectateur, lisez notre article sur la façon dont les musiques de film jouent sur nos émotions.
Revoyez un combat de Tigre et Dragon en fermant les yeux quelques secondes : derrière les percussions, cherchez la note pincée qui plie, puis le trémolo qui la tient. Pi, pa. Et pour un autre instrument chinois au destin singulier, lisez l'histoire du guqin, la cithare millénaire que se disputent les collectionneurs.


