Le chant des cigales est-il vraiment musical ? Ce que dit la science
mis à jour le 5 min de lecture

« La cigale, ayant chanté tout l'été… » Depuis La Fontaine, personne ne doute qu'elle chante. Les scientifiques sont plus prudents. Le chant des cigales n'est pas de la musique au sens humain du mot : personne ne le compose et personne ne le joue pour être écouté, c'est un appel que le mâle lance pour attirer une femelle, différent d'une espèce à l'autre. Il a pourtant un rythme, des silences et une signature que l'on peut apprendre à reconnaître. C'est dans cet entre-deux que la question devient intéressante, et les chercheurs du Muséum national d'Histoire naturelle y apportent des réponses précises.
Comment s'appelle le chant des cigales ?
Il porte un nom technique : la cymbalisation. Le mot vient de l'organe qui produit le son, les « cymbales », logées dans l'abdomen du mâle. Romain Garrouste, chercheur à l'Institut de systématique, évolution, biodiversité du Muséum, les décrit dans un article de The Conversation publié en août 2021 comme une sorte d'instrument fait de parties dures et de muscles spécialisés, capables de vibrer près de 1 000 fois par seconde.
Le cicadologue Stéphane Puissant, rattaché au Muséum d'Histoire naturelle de Dijon, tranche plus nettement dans un entretien donné au même média en août 2025 : les mâles ne chantent pas, ils cymbalisent. La nuance n'a rien de pédant pour qui écoute de la musique. Un chanteur fait vibrer ses cordes vocales avec le souffle. La cigale n'a ni souffle ni voix dans l'affaire ; ses cymbales ne servent qu'à produire du son. Si l'on cherche son équivalent dans l'orchestre, il faut donc regarder du côté des percussions, pas du pupitre des chanteurs.
Pourquoi seuls les mâles se font-ils entendre ?
Parce que ce son est d'abord une parade. Chez toutes les espèces, explique Stéphane Puissant, la cymbalisation a pour fonction d'attirer les femelles, et certaines continuent même pendant l'accouplement. Les femelles répondent plus discrètement : Romain Garrouste parle de réponses timides, et chez certaines espèces elles claquent des ailes pour signaler où elles se trouvent.
Le détail le plus savoureux concerne la cigale rouge, Tibicina haematodes. Certains mâles y restent silencieux, postés près d'un mâle qui cymbalise, et tentent d'approcher les femelles qu'il attire. Un choriste muet qui profite du soliste : la scène ferait sourire dans n'importe quel groupe de musique.
Chaque espèce joue sa propre partition
Stéphane Puissant compte 21 espèces recensées en France, et chacune possède un appel nuptial qui lui est propre. C'est assez précis pour que les spécialistes identifient une espèce à l'oreille, ou à l'aide d'un enregistrement. Quand plusieurs espèces vivent au même endroit, elles se partagent l'espace sonore : les unes se font entendre à d'autres heures de la journée, les autres sur d'autres fréquences. On dirait des musiciens qui se seraient entendus pour ne jamais jouer en même temps dans le même registre, sans chef pour le leur demander.
En Provence, selon Romain Garrouste, deux espèces dominent le paysage sonore de l'été : la grande cigale, Lyristes plebejus, et le « cancan », aussi appelé cigale grise, Cicada orni. Pour les entendre autrement qu'en fond de sieste, la Sonothèque du Muséum met en ligne des enregistrements de cigales, comme celui d'une cigale rouge capté le 30 juin 2018 par Fernand Deroussen. L'enregistrement dure un peu plus de cinq minutes : de quoi écouter une seule espèce à la fois.
Fréquence des cigales : pourquoi notre oreille n'entend pas tout
L'oreille humaine perçoit surtout les fréquences autour de 2 000 hertz, rappelle Stéphane Puissant, et elle est loin d'entendre toutes les cigales. La plupart des cigales émettent plus haut, et les plus petites espèces passent dans les ultrasons : il faut alors un détecteur pour savoir qu'elles sont là.
Les femelles, elles, se servent de toute l'étendue du signal. D'après le chercheur, elles repèrent d'abord le mâle grâce aux fréquences graves, qui portent plus loin à travers le feuillage, puis s'orientent avec précision grâce aux aiguës. Un ingénieur du son reconnaîtrait le principe : le grave dit qu'il se passe quelque chose, l'aigu dit où.
Un bruit continu ? Plutôt un rythme plein de silences
À l'oreille, la cigale rouge semble cymbaliser sans interruption. L'analyse de ses enregistrements montre pourtant des microcoupures, parfois de moins d'une seconde. Les chercheurs pensent que les mâles en profitent pour s'écouter les uns les autres et estimer leurs distances. Ce que nous prenons pour un bourdonnement uniforme est donc une phrase découpée, avec des respirations, comme une musique dont on n'entendrait pas les silences.
Le tempo dépend aussi de la météo. Les petites espèces commencent à se faire entendre entre 19 et 22 °C, les grandes vers 24 ou 25 °C ; une forte pluie ou le vent les arrêtent, et les chaleurs extrêmes réduisent leur activité pendant une partie de la journée. Quant au volume, les cigales du Midi sont loin d'être les plus bruyantes : Romain Garrouste le souligne, et Stéphane Puissant cite des cigales australiennes qui dépassent parfois 145 décibels.
Alors, le chant des cigales est-il musical ?
Tout dépend de ce que l'on appelle musique. Le plus simple est de mettre côte à côte ce que l'on croit entendre et ce que disent les chercheurs.
| Ce qu'on croit entendre | Ce que dit la science | Ce que ça change pour l'oreille |
|---|---|---|
| Un chant | Une cymbalisation, produite par des cymbales abdominales | Un son de percussion, pas de voix |
| Un bruit continu | Des microcoupures de moins d'une seconde chez la cigale rouge | Des silences, que les mâles utilisent pour s'écouter |
| Toujours le même son | Un appel propre à chacune des 21 espèces françaises | Une signature qu'on peut apprendre à reconnaître |
| Toutes les cigales du coin | Les plus petites espèces émettent en ultrasons | Une partie du concert nous échappe |
Si la musique suppose une intention, quelqu'un qui organise des sons pour qu'on les écoute, la réponse est non. Si l'on s'en tient à ce que l'oreille perçoit, la réponse est plus nuancée : un timbre, une pulsation, des pauses et un motif répété, ce sont les matériaux de base de bien des musiques.
Des musiciens ont franchi le pas. David Rothenberg, musicien de jazz et professeur de philosophie et de musique au New Jersey Institute of Technology, défend dans son livre Bug Music, paru chez St. Martin's, l'idée que les percussions sauvages des insectes seraient à l'origine de l'inspiration musicale humaine. Selon la critique de Publishers Weekly, l'ouvrage culmine avec un concert joué avec des membres de la plus grande population de cigales à cycle de treize ans, sortie de terre en 2011. C'est une hypothèse de musicien et de philosophe, pas un résultat scientifique ; elle a le mérite de prendre ce son au sérieux.
La prochaine fois que les cigales se lèvent, essayez d'écouter les trous plutôt que la masse : ces microcoupures sont la part la plus « musicale » de leur appel. Pour prolonger, il y a les compositeurs que la nature a inspirés, de Mozart à Messiaen, avec le chant des oiseaux, et ce morceau culte qui fait de quatre minutes de silence une œuvre. Et si c'est l'effet de ce fond sonore sur votre propre inspiration qui vous intrigue, la question est posée dans un article sur les cigales et la créativité musicale.


