Chansons festives : ce qu'on chante à la Fête de la Musique
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Le 21 juin, sur une place, un guitariste attaque un riff de trois notes et la moitié de la terrasse se met à chanter sans connaître une seule parole. Voilà ce qu'est une chanson festive : un morceau que la foule peut reprendre dès la deuxième mesure. Quant aux « chansons les plus jouées à la Fête de la Musique », personne ne les compte : je n'ai trouvé aucun classement officiel, ni du ministère de la Culture, qui l'a lancée, ni de la Sacem, qui gère les droits d'auteur. Ce qu'on peut raconter, en revanche, c'est pourquoi certaines chansons deviennent des chansons de fête, et ce qu'elles disent vraiment quand on prend la peine de les écouter.
Pourquoi n'existe-t-il aucun classement des chansons de la Fête de la Musique ?
Parce que la fête a été pensée pour échapper au comptage. La première édition est lancée le 21 juin 1982, jour du solstice d'été, à l'initiative de Jack Lang, alors ministre de la Culture, et de Maurice Fleuret, qu'il avait nommé directeur de la musique et de la danse. Le principe tient en une phrase de Fleuret, rapportée par le site officiel de la Fête de la Musique : « La musique sera partout et le concert nulle part ».
Le même historique précise que la fête est gratuite et ouverte à toutes les musiques, « sans hiérarchie de genres et de pratiques ». Amateurs et professionnels jouent côte à côte, sans programme national, chacun dans sa rue, son bar ou son jardin. Il n'existe donc ni liste centrale des morceaux, ni relevé des reprises jouées ce soir-là. Un article qui vous donne « le top 10 du 21 juin » vous donne en réalité les goûts de son auteur.
Ce qui est documenté, c'est le public visé dès l'origine. Toujours selon le ministère, une enquête de 1982 révélait que cinq millions de personnes, dont un jeune sur deux, jouaient d'un instrument. La fête a été faite pour eux. D'où une règle pour le choix des chansons : un morceau de fête doit pouvoir être joué par quelqu'un qui n'a pas répété avec un orchestre.
Qu'est-ce qui fait une chanson festive ?
Pas forcément un texte joyeux. Une chanson devient festive quand la foule peut s'en emparer. Trois choses y aident, et elles n'ont rien à voir avec le sens des paroles.
D'abord, un motif qu'on reconnaît en une seconde : un riff, une mélodie de refrain, une suite de syllabes. Ensuite, quelque chose à chanter sans connaître le texte, une note tenue, un « na na na », un nom de lieu. Enfin, une forme qui supporte la reprise avec peu de moyens : une guitare sèche, une caisse claire, un accordéon. Un morceau qui repose sur une production de studio très chargée tient mal dans la rue, un morceau construit sur une boucle simple tient partout.
Voilà le paradoxe qui m'intéresse. Les chansons qu'on hurle le plus fort le 21 juin sont souvent celles qu'on écoute le moins. Trois exemples le montrent.

Trois chansons devenues festives presque malgré elles
« Seven Nation Army », un riff sans paroles
Jack White écrit le morceau pour les White Stripes, qui le sortent en 2003 sur l'album Elephant. Selon La Libre Belgique, sa carrière collective commence en octobre 2003 : des supporters du Club de Bruges, la Blue Army, le chantent dans un bar en attendant le match contre l'AC Milan à San Siro. Le chant passe ensuite en Italie, et les Italiens l'adoptent comme hymne pendant la Coupe du monde 2006, que leur équipe gagne contre la France aux tirs au but.
Ce que la foule chante, ce n'est pas le texte. C'est le riff, transformé en syllabes. Personne dans un stade, ni sur une place le 21 juin, ne reprend les couplets. On les connaît à peine. La chanson a perdu ses mots en devenant un hymne, et c'est précisément ce qui la rend jouable par n'importe quel groupe de lycéens : un seul motif, répété, que tout le monde attend.

« Freed from Desire », la chanson qu'on chante avec d'autres mots
Le titre de Gala date de 1996. Vingt ans plus tard, pendant l'Euro 2016 organisé en France, les supporters nord-irlandais en font un chant à la gloire de leur attaquant Will Grigg, en remplaçant les paroles d'origine par un hommage au joueur, comme le racontait une dépêche de l'AFP. Détail rapporté par l'Associated Press le 22 juin 2016 : à ce moment du tournoi, Will Grigg n'avait pas encore joué une seule minute.
On tient là le cas extrême. La chanson est si facile à reprendre que sa mélodie survit à la disparition de son texte. Il reste le « na na na » et la pulsation, le reste se remplace par ce qu'on veut. Le texte original parle pourtant d'autre chose que de football : « Freed from desire », libéré du désir, une idée presque austère pour un tube de discothèque. Qui l'entend encore ?
« Les Champs-Élysées », une chanson française venue de Londres
La chanson de Joe Dassin sort en 1969. Elle est inspirée, rappelle Nostalgie, de « Waterloo Road », un titre du groupe anglais Jason Crest. La plus parisienne des chansons de fête a donc d'abord existé en anglais, sous un autre nom.
Ici, la foule garde surtout un nom de lieu, celui du refrain. Le couplet, lui, raconte une rencontre de hasard : « Je m'baladais sur l'avenue, le cœur ouvert à l'inconnu ». C'est une chanson de promenade, presque une chanson d'amour à deux, devenue une chanson de groupe. On la chante à vingt alors qu'elle parle de deux personnes qui se croisent.
Ce que la foule garde de ces chansons festives, et ce qu'elle laisse
Mis côte à côte, les trois morceaux suivent le même chemin : une chanson écrite pour être écoutée devient une chanson faite pour être criée, et elle y perd une partie de son sens.
| Chanson | Ce que dit le texte | Ce que la foule en garde |
|---|---|---|
| « Seven Nation Army » (2003) | Des couplets que presque personne ne reprend | Le riff, chanté en syllabes |
| « Freed from Desire » (1996) | Se libérer du désir | Le « na na na » et la pulsation, avec des paroles réécrites |
| « Les Champs-Élysées » (1969) | Une rencontre à deux sur l'avenue | Le nom de l'avenue, repris en chœur |
J'imagine assez bien Jack White, si on lui demandait son avis, répondre quelque chose comme « Tant mieux, au moins ils ne massacrent pas mes paroles ». C'est une réplique inventée, bien sûr.
Comment choisir ses chansons de fête pour jouer le 21 juin ?
Si vous jouez dans la rue cette année, la question n'est pas de deviner un classement qui n'existe pas. Elle est de savoir ce que les passants pourront reprendre avec vous. Quelques questions simples aident à trier un répertoire.
- Le motif se reconnaît-il dès l'introduction ? Un passant décide en quelques secondes s'il s'arrête. Un riff ou une mélodie de refrain connue joue pour vous.
- Y a-t-il quelque chose à chanter sans connaître le texte ? Un refrain court, une onomatopée, un nom. Les couplets, la foule les écoutera ; elle ne les chantera pas.
- Le morceau tient-il avec votre formation ? Jouez-le une fois à la guitare seule ou avec une seule percussion. S'il reste reconnaissable, il passera dans la rue.
- Votre liste mélange-t-elle les époques ? Les trois chansons citées plus haut couvrent plus de trente ans, de 1969 à 2003. Le public d'une place aussi.
Reste la part pratique. Le ministère rappelle dans sa foire aux questions pour les organisateurs que chaque concert suit les modalités fixées par les autorités locales : renseignez-vous auprès de votre mairie avant d'installer un ampli sur le trottoir. Et si vous cherchez où jouer ou écouter, nous avons rassemblé des villes où vivre la Fête de la Musique.
Réécouter ces chansons festives en entier
Une chanson de fête, c'est d'abord un accord passé entre inconnus : pendant trois minutes, on accepte de chanter la même chose au même moment. Le texte compte moins que ce moment-là. C'est même ce que la fête de 1982 voulait : que la musique sorte des salles et appartienne à ceux qui la jouent. Il reste juste un plaisir à se donner après coup, une fois rentré : réécouter ces chansons en entier, couplets compris.
Commencez par « Seven Nation Army », casque sur les oreilles, en écoutant enfin ce que chante Jack White entre deux riffs. Puis continuez avec un autre hymne de foule qu'on croit connaître par cœur : l'histoire d'« I Will Survive » en 1998, ou, pour les fins de soirée, les chansons que tout le monde chante à 2 heures du matin.


