Violon Stradivarius : origine, construction et valeur
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Un violon Stradivarius est un violon sorti de l'atelier d'Antonio Stradivari, à Crémone, en Italie, entre les années 1660 et sa mort en 1737. Selon le Musée de la musique de Paris, Stradivari et ses fils ont fabriqué environ 1 100 instruments, et quelque 650 existent encore, violons, altos et violoncelles confondus. Leur prix vient de cette rareté qui ne se renouvelle plus, de l'état de chaque exemplaire et de son histoire bien plus que d'une recette perdue. Ce que la légende ajoute, on le trie ici : ce qui est établi, ce qui reste ouvert, et ce qu'on ne peut pas vérifier.
Qui était Antonio Stradivari, le luthier de Crémone ?
Commençons par le nom. « Stradivarius » est la forme latine que le luthier inscrivait sur les étiquettes collées à l'intérieur de ses instruments ; en italien, il s'appelle Antonio Stradivari. Sa date de naissance elle-même n'est pas sûre : le Musée de la musique donne 1644 ou 1649 ; il est mort à Crémone en décembre 1737.
Crémone, ville de Lombardie au bord du Pô, est le berceau de la lutherie italienne. C'est là que travaillaient déjà les Amati, puis les Guarneri, dont le plus célèbre, Giuseppe Guarneri « del Gesù », est souvent mis en face de Stradivari dans les comparaisons. À Crémone, le savoir se transmettait de maître en apprenti, d'un atelier à l'autre, pendant plusieurs générations.
Stradivari n'a pas travaillé seul. Ses fils ont façonné avec lui une partie des instruments, ce qui explique que les catalogues parlent d'instruments « de Stradivari et de ses fils ». Il a fabriqué des violons, mais aussi des altos et des violoncelles, beaucoup plus rares aujourd'hui.
Le violon Stradivarius de la période dorée : l'exemple du « Davidoff »
Les spécialistes appellent période dorée les années 1700 à 1720 environ, celles où le style de Stradivari est le plus abouti. Le meilleur moyen de comprendre ce qu'est un Stradivarius de cette époque, c'est d'en regarder un dont l'histoire est documentée de bout en bout. Le Musée de la musique, à la Philharmonie de Paris, en conserve cinq ; le premier entré dans ses collections est le « Davidoff », daté de 1708, que l'institution décrit en détail sur sa fiche consacrée au violon « Le Davidoff ».
Son fond est taillé dans une seule pièce d'érable ondé, ce bois dont les veines dessinent des reflets moirés quand on fait tourner l'instrument dans la lumière. Le vernis va du jaune doré au rouge clair. Son nom vient d'un ancien propriétaire, le général russe Vladimir Davidoff, violoniste amateur, qui l'a légué au musée du Conservatoire en 1885 ; il y est entré en 1887. Cette année-là, à la remise des prix du Conservatoire, c'est Fritz Kreisler, premier prix à 12 ans, qui l'a joué.
Un détail compte pour qui croit qu'un Stradivarius est resté intact depuis 300 ans. Comme la plupart des violons anciens, le Davidoff a vu son manche et sa touche modifiés aux XVIIIe et XIXe siècles. La caisse et la tête, avec sa volute, la crosse sculptée en spirale au bout du manche, témoignent du travail de Stradivari. Restauré en 2014, il est le seul violon crémonais du musée que l'on peut jouer sans menacer sa valeur patrimoniale.

Comment est construit un violon de Crémone ?
Un Stradivarius suit le plan de tout violon, et c'est ce plan qu'il a contribué à fixer. La table, le dessus de la caisse, est en épicéa, un bois léger qui vibre facilement. Le fond et les éclisses, les côtés de la caisse, sont en érable, plus dur. À l'intérieur, une petite baguette d'épicéa coincée entre la table et le fond, l'âme, transmet les vibrations de l'une à l'autre ; une barre collée sous la table, la barre d'harmonie, la renforce du côté des cordes graves.
Et les ouïes d'un violon ? Ce sont les deux ouvertures en forme de « f » percées dans la table, de part et d'autre du chevalet. Elles laissent l'air mis en vibration dans la caisse communiquer avec l'extérieur et assouplissent la table à l'endroit où elle reçoit la pression des cordes. Leur dessin, leur longueur, leur inclinaison varient d'un luthier à l'autre : c'est l'un des indices que regardent les experts pour reconnaître une main, avec la volute et le tracé des contours.
Le vernis des Stradivarius est-il vraiment un secret ?
C'est la légende la plus tenace, et elle a été mise à l'épreuve. En 2009, une équipe conduite par Jean-Philippe Échard, du Musée de la musique, a analysé cinq instruments de Stradivari conservés à Paris, quatre violons et une viole d'amour. Leurs résultats, parus dans la revue Angewandte Chemie et résumés par le service de la Commission européenne consacré à la recherche, décrivent deux couches. La première, une huile siccative, pénètre dans le bois et sert sans doute de bouche-pores. La seconde mêle huile, résine de pin et pigments.
Aucune substance exotique, donc : les chercheurs n'ont trouvé ni protéine, ni gomme, ni résine fossile. La première couche est une huile identique à celle qu'employaient les peintres de l'époque. Ce qui reste inconnu, Jean-Philippe Échard l'a dit lui-même à Reuters : les ingrédients sont identifiés, pas la façon dont ils ont été combinés pour obtenir ce fini. Le « mystère du vernis » n'est donc pas un fait ; ce qu'on ignore, c'est un procédé d'atelier, et rien n'établit que ce vernis soit la clé du son.
Un Stradivarius sonne-t-il mieux qu'un violon neuf ?
La question a été posée à l'aveugle. L'équipe de Claudia Fritz, chercheuse au CNRS, avec le luthier américain Joseph Curtin, a fait écouter des paires de violons, l'un ancien, l'autre récent, à des auditeurs réunis dans une salle à Paris puis à New York, sans que ni eux ni les violonistes sachent quel instrument était joué. Selon le CNRS, l'étude publiée en 2017 dans la revue PNAS montre qu'en moyenne les auditeurs ont préféré les violons récents et leur ont trouvé une meilleure projection, c'est-à-dire une meilleure capacité à porter jusqu'au fond de la salle. Ni les musiciens ni le public n'ont su distinguer de façon systématique les anciens des nouveaux.
Ce résultat ne fait pas d'un Stradivarius un violon ordinaire. Il dit qu'à l'oreille, dans une salle, des luthiers d'aujourd'hui peuvent tenir la comparaison. Ce que ressent le soliste sous l'archet, la façon dont l'instrument répond à son jeu, reste une autre affaire, plus difficile à mesurer.
Ce qui fait la valeur d'un violon Stradivarius
Si le son ne suffit pas à l'expliquer, le prix tient à autre chose. Il n'en sera plus jamais fabriqué. Chaque exemplaire porte un nom, souvent celui d'un ancien propriétaire, et une provenance, la liste de ses mains successives, qui permet de suivre sa trace sur des siècles. Son état compte aussi : une caisse et une volute d'origine, un vernis peu repris, pèsent lourd.
Le record public le plus cité date de juin 2011. Le « Lady Blunt », un Stradivarius de 1721, a été adjugé 15,9 millions de dollars lors d'une vente en ligne organisée par la maison Tarisio, selon Reuters. Son propriétaire, la Nippon Music Foundation, a versé la totalité de la somme aux victimes du séisme et du tsunami qui avaient frappé le nord-est du Japon le 11 mars 2011. Pour comprendre pourquoi d'autres violons anciens atteignent eux aussi de telles sommes, notre article sur ce qui fait grimper le prix des violons anciens détaille le marché.
Une étiquette « Stradivarius » dans votre violon : est-ce un vrai ?
Presque jamais. Aux XIXe et XXe siècles, des fabriques ont produit en grand nombre des violons « modèle Stradivarius », avec une étiquette imitant l'original, nom latin, ville de Crémone et date compris. Ce n'était pas toujours une fraude : l'étiquette indiquait le modèle copié. Mais elle ne prouve rien. Avant de rêver, quelques réflexes :
- lire l'étiquette comme un indice de modèle, jamais comme un certificat ;
- montrer l'instrument à un luthier, qui saura dire s'il s'agit d'un violon d'atelier ancien, d'une fabrication en série ou d'une pièce qui mérite une expertise ;
- pour une pièce sérieuse, demander une expertise écrite à un expert reconnu des instruments anciens, et réunir tout ce qui documente sa provenance (factures, lettres, photos de famille).
Les belles surprises existent, comme le raconte notre article sur ce violon déniché en brocante, mais elles concernent rarement un Stradivarius.
D'autres violons ont connu des disparitions bien plus sombres, pendant la guerre ; elles sont racontées dans notre article sur les violons volés par les nazis. Et pour entendre un violon de Crémone autrement qu'en enregistrement, le Musée de la musique, à Paris, programme des concerts sur les instruments de ses collections : la meilleure façon de juger soi-même ce que vaut, à l'oreille, la légende.


