Quelle est l'origine de Santiano d'Hugues Aufray ?

Grand voilier à quatre mâts, voiles serrées, à quai sous un soleil éclatant

« C'est un fameux trois-mâts fin comme un oiseau. » Le premier vers sent la Bretagne, et pourtant la chanson vient d'ailleurs. « Santiano » est l'adaptation française d'un chant de marins anglophone du XIXe siècle, « Santianna », qu'on trouve aussi sous les noms de « Santy Anna » ou « Santy Anno ». En 1961, le parolier Jacques Plante écrit pour Hugues Aufray un texte entièrement neuf sur cet air, dans l'arrangement de l'Américain Dave Fisher. C'est une adaptation déclarée, pas un plagiat.

Reste à suivre le trajet de cet air, des pompes des voiliers jusqu'aux feux de camp, et à relire ce que la version française raconte vraiment.

Qui a écrit Santiano ?

Deux hommes, et aucun des deux n'est Hugues Aufray. La fiche de l'INA consacrée à une prestation télévisée de 1963 nomme Jacques Plante comme adaptateur et David Louis Fisher comme compositeur de la musique préexistante.

Le mot qui compte, c'est préexistante. Fisher n'a pas inventé la mélodie : il l'a arrangée. Chanteur des Highwaymen, un groupe folk formé par des étudiants américains, il avait déjà arrangé « Michael », leur grand succès. Hugues Aufray, lui, prête sa voix : la fiche de l'INA ne le crédite ni pour le texte ni pour la musique, elle le nomme comme interprète.

Quelle est l'origine du chant de marins « Santianna » ?

Des ponts des grands voiliers. Le shanty (on écrit aussi chanty) est un chant de travail : un soliste lance une ligne, l'équipage répond en chœur et tire, pousse ou pompe sur le temps fort. Le Britannique Stan Hugill, marin lui-même et auteur d'un recueil de référence, Shanties from the Seven Seas, explique que « Santianna » servit d'abord aux pompes, avant de devenir un chant de cabestan très populaire ; le cabestan est ce treuil vertical qu'on fait tourner en marchant autour pour relever l'ancre.

Cabestan en bois et ses longues barres sur le pont d'un voilier ancien, entouré de marins
Le cabestan : les marins poussent ses barres en tournant autour, et le chant donne le pas.

Le nom, lui, désigne un général bien réel : Antonio López de Santa Anna, plusieurs fois président du Mexique. Les historiens de la chanson datent le thème au moins des années 1850 et le relient à la guerre américano-mexicaine de 1846-1848, où Santa Anna affronta l'armée du général américain Zachary Taylor. Et le chant prend un parti étonnant pour des équipages anglophones : dans plusieurs versions, « Santy Anna gained the day », Santa Anna a remporté la journée.

L'histoire dit l'inverse. À Buena Vista, en février 1847, c'est le général mexicain qui se retire face à Taylor, et les versions qui donnent la victoire à Monterrey ou à Molino del Rey se trompent aussi : les deux batailles furent gagnées par les Américains. Une hypothèse, avancée par le chanteur A. L. Lloyd et reprise par Hugill, veut que des marins britanniques aient déserté pour rejoindre l'armée de Santa Anna, ce qui expliquerait ce penchant. Elle reste une hypothèse, pas un fait établi.

Comment l'air est-il passé des voiliers au disque ?

Par les collecteurs d'abord. En 1935, l'Américain Alan Lomax enregistre un marin, J. M. Hunt, qui chante sa propre version ; il la publie en 1941 dans Our Singing Country. Le texte ne cesse de changer selon la bouche qui le chante : c'est la règle de la tradition orale.

Puis vient le renouveau folk américain. Odetta grave une version en 1956, le Kingston Trio en enregistre une autre en 1958 sous le titre « Santy Anno » : le navire y quitte Liverpool pour la Californie, au temps de la ruée vers l'or. Les Highwaymen la gravent à leur tour sous le titre « Santiano », sur le 45 tours de « Michael », sorti en 1960 et devenu numéro un aux États-Unis en septembre 1961.

En 1961, à Paris, Jacques Plante fait traverser l'Atlantique à la mélodie dans l'autre sens. Hugues Aufray l'enregistre aussitôt, et « Santiano » devient son premier grand succès. L'INA conserve plusieurs prestations télévisées où il la chante avec son groupe de skiffle, ce style à guitares acoustiques venu d'Angleterre.

Hugues Aufray « Santiano » (live officiel), Archive INA

Que racontent vraiment les paroles de Santiano ?

Une histoire simple, en quatre couplets : un départ, un rêve, un retour. Le général mexicain a disparu. « Santiano » n'est plus un homme, c'est un cri, celui qui répond à chaque vers comme le chœur répondait au soliste sur le pont : « Hissez haut, Santiano ! » Plante garde la forme du chant de travail et change tout le reste.

VersCe qu'il ditCe qu'il cache
« Dix-huit nœuds, quatre cents tonneaux »La vitesse et la jauge du navireLa fierté d'un matelot qui récite les chiffres de son bateau comme un palmarès
« Je pars pour de longs mois en laissant Margot »Une fiancée reste à terreLe prix du départ, dit avant même la promesse de l'or
« En doublant les feux de Saint-Malo »Le navire dépasse les feux du portLe dernier regard sur la côte : c'est là que le « cœur gros » se déclare
« On prétend que là-bas l'argent coule à flots »San Francisco promet la fortune« On prétend » : le marin rapporte une rumeur, il ne l'a pas vue
« À son doigt, je passerai l'anneau »Il épousera Margot au retourTout le voyage est un détour pour revenir

Le refrain tient en une prière de marin : « Tiens bon la vague et tiens bon le vent », puis « Si Dieu veut toujours droit devant, nous irons jusqu'à San Francisco ». Il ne dit pas « nous arriverons ». Il dit « si Dieu veut ». Et l'or « au fond des ruisseaux », les « lingots » qu'il compte rapporter, renvoient tout droit à la ruée vers l'or de Californie, qui commence en 1848, soit l'époque même du conflit que chante le shanty anglais. Au dernier refrain, la vague et le vent cèdent la place au cap et au flot, sur « la mer qui fait le gros dos ».

Le chant anglais parlait de guerre et de victoire imaginaire ; la chanson française parle d'amour et de fortune espérée. Le seul lien entre les deux textes, c'est l'Amérique au bout du voyage et ce nom devenu cri de manœuvre.

Santiano, plagiat ou adaptation ?

Adaptation, sans ambiguïté. Un plagiat, c'est reprendre l'œuvre d'un autre en la faisant passer pour la sienne. Ici, l'air vient d'un chant traditionnel sans auteur connu, et ceux qui l'ont arrangé puis adapté sont nommés.

La seule question qu'on peut se poser porte sur la musique : créditer à Fisher un air qui circulait depuis plus d'un siècle peut surprendre. Mais c'est son arrangement, celui des Highwaymen, qui a servi de base, et l'arrangement d'un air traditionnel se déclare sous le nom de l'arrangeur.

Quelle version de Santiano écouter aujourd'hui ?

Ceux qui cherchent « la version originale » de Santiano chercheront longtemps. Il n'existe pas de texte premier, seulement des variantes notées par les collecteurs et des enregistrements tardifs. Pour entendre le shanty proche de sa fonction, a cappella, avec un soliste et un chœur qui répond, les enregistrements de Stan Hugill, comme Aboard the Cutty Sark en 1979, en donnent une bonne idée ; ce dialogue entre une voix et un groupe est d'ailleurs l'une des formes que décrit notre article sur le chant a cappella et ses différents styles. Le Kingston Trio et les Highwaymen font entendre l'étape folk américaine.

Côté français, la chanson n'a jamais cessé d'être reprise. En 2005, la promotion de la Star Academy 5 la ramène en tête des ventes de singles en France. Laurent Voulzy la glisse en 2006 dans son album La Septième Vague. En Allemagne, un groupe qui s'appelle justement Santiano l'enregistre en 2012, avec des paroles en grande partie nouvelles. En 2021, les Britanniques de The Longest Johns l'ont enregistrée avec le groupe français SKÁLD, moitié en français, moitié en anglais : l'air revient à l'anglais sans perdre Saint-Malo. Sa place parmi les chansons qu'on reprend en chœur à la Fête de la musique s'explique par sa forme : elle a été faite pour être chantée à plusieurs.

La prochaine fois que le refrain partira autour d'une table, écoutez qui répond « Hissez haut ! » : c'est l'équipage d'un voilier du XIXe siècle qui pompe encore. Et pour voir comment ce chant de marins a croisé la route d'un rockeur, lisez le lien entre Johnny Hallyday et « Santiano ».

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