Quels sont les instruments de musique les plus rares ?
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Les instruments de musique les plus rares ne sont pas forcément les plus anciens : ce sont ceux dont il reste deux ou trois exemplaires anciens, ou ceux que plus personne n'apprend. L'octobasse de Vuillaume, le baryton du prince Esterházy, l'arpeggione de Schubert, la trompette marine, la harpe chromatique Pleyel et le cristal Baschet en font partie. Presque tous ont un point commun, et c'est le fil que je suis pour chacun : on les a oubliés, mais pas la musique écrite pour eux.
Qu'est-ce qui rend un instrument de musique rare ?
Le mot « rare » recouvre trois réalités. Il y a la rareté par le nombre : on a fabriqué une poignée d'exemplaires, et il en reste moins encore. Il y a la rareté par l'oubli : l'instrument a existé en série, mais sa technique ne s'enseigne presque plus, et ses partitions passent à d'autres. Il y a enfin la rareté par la fabrication : un atelier, une invention, peu de facteurs pour la reprendre.
Un instrument peu connu n'est pas toujours rare, et le prix n'entre pas dans la définition. Un violon de Stradivari est rare et coûte une fortune, mais le violon s'apprend dans toutes les écoles de musique ; c'est une autre histoire, racontée dans notre article sur les instruments les plus chers du monde. Ici, il s'agit d'instruments que l'on peut passer une vie de mélomane sans jamais entendre en vrai.
Comment joue-t-on de l'octobasse, une contrebasse de 3,50 mètres ?
Le luthier parisien Jean-Baptiste Vuillaume la conçoit à la fin des années 1840, avec les proportions d'une contrebasse mais seulement trois cordes. Personne n'a les bras assez longs pour les presser : sept manettes actionnent des « doigts » de métal, commandées par un pédalier ou tirées par la main gauche. Selon la notice du Musée de la musique de la Philharmonie de Paris, qui conserve celle datée vers 1850, trois octobasses ont été fabriquées à l'époque et deux sont parvenues jusqu'à nous.
Hector Berlioz l'a fait jouer dans son Te Deum, au concert inaugural de l'Exposition universelle de 1855. Il lui trouvait des sons « d'une puissance et d'une beauté remarquables ». En 2010, le luthier Jean-Jacques Pagès en a réalisé une copie, et l'Orchestre symphonique de Montréal joue depuis 2016 une octobasse sortie de son atelier. L'orchestre précise que la note la plus grave descend vers 25 hertz, à la limite de ce que l'oreille humaine perçoit : on la sent presque autant qu'on l'entend.
Le baryton, l'instrument du prince Esterházy et de Haydn
Rien à voir avec la voix du même nom. Le baryton appartient à la famille des violes : six ou sept cordes en boyau que l'on frotte à l'archet, et, sous le manche, jusqu'à une vingtaine de cordes sympathiques en métal. Une corde sympathique est une corde qu'on ne joue pas directement : elle vibre toute seule quand une note voisine résonne, ce qui donne au son une sorte de halo. Le musicien peut aussi la pincer du pouce gauche, par le dos du manche.
En 1765, le prince Nikolaus Esterházy, qui jouait jusque-là de la viole de gambe, s'achète un baryton. Son vice-maître de chapelle, qui prendra la tête de la musique de la cour l'année suivante, s'appelle Joseph Haydn. Pendant des années, Haydn va écrire pour son patron plus d'une centaine de trios pour baryton, alto et violoncelle. C'est à ce prince que le baryton doit l'essentiel du répertoire qu'on lui connaît, et que quelques ensembles spécialisés enregistrent encore.

Pourquoi entend-on la sonate « Arpeggione » au violoncelle ?
Parce que l'arpeggione n'a pas survécu à sa sonate. Le facteur viennois Johann Georg Staufer le met au point au début des années 1820 : une guitare dont on aurait gardé les frettes et l'accord, mais que l'on joue à l'archet, posée entre les genoux comme un violoncelle. On l'appelait aussi « guitare d'amour » ou « guitare-violoncelle ».
En novembre 1824, Franz Schubert écrit pour lui sa Sonate en la mineur, D 821. L'instrumentiste Vincenz Schuster, qui publie l'année suivante chez Diabelli une méthode pour l'instrument, en assure la création. On l'imagine volontiers glisser au compositeur : « Sans un vrai morceau, personne n'en jouera jamais. » Puis l'arpeggione s'efface en quelques années. La sonate, elle, reste, et se joue presque toujours au violoncelle, parfois à l'alto.
La trompette marine, une seule corde qui sonne comme un cuivre
Son nom intrigue : ce n'est pas une trompette, et l'origine de ce « marine » reste discutée. C'est un long monocorde frotté, de plus d'un mètre de haut, souvent proche des deux mètres. Tout tient dans son chevalet. Un de ses pieds est libre et frappe la table à chaque vibration de la corde, d'où ce timbre nasillard et cuivré qui lui a valu son nom. On ne presse pas la corde : on l'effleure du pouce pour en tirer des harmoniques, ces notes aiguës et flûtées que produit une corde touchée à certains points précis.
Molière l'a fait entrer dans la littérature. Dans Le Bourgeois gentilhomme, Monsieur Jourdain, qui veut des instruments chez lui, réclame une trompette marine : « un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux ». La réplique fait rire depuis 1670, parce que Jourdain prend pour un raffinement un instrument au son nasillard.
La harpe chromatique Pleyel, une harpe sans pédales vaincue par Érard
Au tournant du XXe siècle, deux maisons parisiennes s'affrontent. Érard fabrique depuis 1810 la harpe à double mouvement, celle dont les pédales changent la hauteur des cordes. Gustave Lyon, directeur de Pleyel, lui oppose une harpe sans pédales : deux rangs de cordes qui se croisent, l'un pour les notes naturelles, l'autre pour les altérations, comme les touches blanches et noires d'un piano.
Pour la lancer, Pleyel commande à Claude Debussy un morceau d'examen pour la classe de harpe chromatique du Conservatoire de Bruxelles. Ce seront la Danse sacrée et la Danse profane, pour harpe et orchestre à cordes, créées en 1904. Après 1910, les rééditions de la partition mentionnent aussi la harpe à pédales. C'est elle qui l'a emporté : la harpe chromatique a quitté les salles de concert pour les musées, et les Danses se jouent aujourd'hui sur l'instrument du concurrent.
Le cristal Baschet, un instrument français qui chante sous les doigts mouillés
Le plus jeune de cette liste naît au début des années 1950. Il est l'œuvre de deux frères, François Baschet, sculpteur, et Bernard Baschet, ingénieur. Le musicien frotte des tiges de verre avec des doigts mouillés ; chaque tige est reliée à une tige de métal dont la longueur et le poids fixent la hauteur de la note, et de grands cônes en fibre de verre, avec une haute pièce de métal découpée en flamme, amplifient le son. Le résultat tient à la fois de l'orgue et de la voix.
Sa rareté vient de l'atelier. Le cristal est sorti de l'atelier des frères Baschet, qui l'ont construit en petit nombre, et peu de musiciens en font leur instrument principal. Le Musée de la musique en conserve un, daté de 1980, qu'il a fait entendre le 16 novembre 2024, lors d'une séance « Secrets d'instrument », à côté d'ondes Martenot, autre invention française dont nous racontons l'histoire avec celle des instruments de musique électroniques.
| Instrument | Type de rareté | L'œuvre qui le fait vivre |
|---|---|---|
| Octobasse | Par le nombre | Berlioz, Te Deum (1855) |
| Baryton | Par l'oubli | Haydn, trios pour baryton, alto et violoncelle |
| Arpeggione | Par l'oubli | Schubert, Sonate D 821 (1824), jouée au violoncelle |
| Trompette marine | Par l'oubli | Aucune célèbre : une réplique de Molière |
| Harpe chromatique | Par l'oubli | Debussy, Danses (1904), jouées à la harpe à pédales |
| Cristal Baschet | Par la fabrication | Répertoire contemporain |
Acheter un instrument rare d'occasion : le piège des réparations
Sur les sites de petites annonces, le mot « rare » sert surtout à vendre. Pour l'expertise d'un instrument ancien et les matériaux dont le commerce est encadré, comme l'ivoire, nos conseils sur les instruments anciens en brocante font le tour de la question. Le risque propre aux raretés tient moins à l'arnaque qu'à l'après : quand il n'existe qu'une poignée d'exemplaires, il n'existe aussi qu'une poignée de gens capables de les régler, et presque aucune pièce détachée. Un instrument unique peut coûter plus cher à remettre en état qu'à acheter. Avant de payer, demandez donc qui saura l'entretenir.
Le plus simple pour commencer reste d'écouter. Mettez la Sonate « Arpeggione » de Schubert, puis imaginez la même ligne jouée sur une guitare à archet : vous entendrez la musique autrement. Et si l'envie vous prend d'aller plus loin dans le temps, poursuivez avec les instruments oubliés du passé, de la vielle à roue au serpent.


