Bois pour guitares : quelles essences pour quel son ?

Trois caisses de guitare en bois foncé, brun-rouge et clair posées côte à côte sur un établi

Sur une guitare acoustique, le bois qui compte d'abord pour le son est celui de la table d'harmonie, la planche percée de la rosace : l'épicéa donne un son net et articulé, le cèdre un son plus chaud. Le dos et les éclisses (les côtés de la caisse) colorent ensuite les graves, les médiums et les aigus, et c'est là que le palissandre, l'acajou et l'érable se distinguent. Sur une électrique, le corps et le manche comptent aussi, avec d'autres bois. Voici les principales essences citées par les fabricants, ce qu'ils en écrivent eux-mêmes, et les règles qui encadrent certaines d'entre elles.

Taylor, qui fabrique des guitares acoustiques en Californie, rappelle sur son guide des essences que chaque bois n'est qu'un ingrédient d'une recette complexe, où la forme de la caisse et le travail du luthier jouent autant. Gardez ce mot en tête : on y reviendra.

Épicéa ou cèdre : pourquoi le bois de la table d'harmonie compte-t-il autant ?

La table vibre sous les cordes et met l'air en mouvement. Taylor écrit que le bois de la table joue un rôle clé dans le son d'ensemble de l'instrument. C'est donc la première ligne à lire sur une fiche technique.

L'épicéa Sitka, d'abord. Taylor le décrit comme « net et articulé », avec une large plage dynamique, c'est-à-dire un écart confortable entre le jeu le plus doux et le plus appuyé.

Le cèdre rouge de l'Ouest est moins dense que l'épicéa. Taylor en tire un son « plus chaud », qui sonne comme une guitare déjà beaucoup jouée. Quand la table est en bois dur, comme l'acajou, la logique change encore : le fabricant parle d'une compression naturelle, qui arrondit l'attaque de chaque note et lisse un jeu appuyé.

Palissandre, acajou, érable : ce que changent le dos et les éclisses

Le dos et les éclisses donnent à la caisse sa rigidité. Taylor leur attribue un meilleur sustain (la durée pendant laquelle la note tient) et les compare à des réglages de tonalité naturels, qui ajoutent des graves, des médiums ou des aigus. Ses descriptions, résumées :

  • palissandre indien : des graves chauds et résonnants, des aigus scintillants ;
  • acajou : une note centrée sur sa fondamentale, avec peu d'harmoniques, « la note que vous jouez est la note que vous entendez » ;
  • érable : un bois qui reflète beaucoup le jeu du guitariste et s'adapte à sa technique.

Pour entendre ce que le dos et les éclisses changent vraiment, le plus parlant est de comparer deux guitares identiques en tout, sauf ce bois-là. Martin en fabrique une paire : la D-28 et la D-18. Même caisse dreadnought, même table en épicéa massif, même barrage en X décalé vers l'avant, même diapason de 25,4 pouces, touche et chevalet en ébène sur les deux. Seuls le dos et les éclisses diffèrent. J'ai lu leurs fiches comme je lis des paroles : en regardant ce qu'elles disent, et ce qu'elles laissent de côté.

Fiche MartinCe qu'elle ditCe qu'elle ne dit pas
D-28, palissandre indienDes graves puissants, des aigus clairs, des harmoniques richesQue ce son vient du seul palissandre : Martin cite aussi la taille de la caisse et le barrage
D-18, acajouDes aigus brillants, des médiums percutants, une grande clartéLaquelle est « meilleure » : Martin ne compare pas les deux modèles

Les deux fabricants racontent la même histoire. Chez Taylor comme chez Martin, le palissandre est associé aux harmoniques et aux basses, l'acajou à une note plus sèche et plus directe. Si l'on suit ces descriptions, le palissandre sert un accompagnement en accords qui doit remplir l'espace, l'acajou un jeu où chaque note doit se détacher. Les cordes déplacent aussi cet équilibre, comme l'explique le guide sur le meilleur type de cordes pour une guitare acoustique.

Quels bois pour une guitare électrique ?

Sur une électrique à corps plein, il n'y a ni table qui vibre librement ni caisse de résonance : ce sont les micros qui captent la vibration des cordes. Le bois reste pourtant détaillé sur chaque fiche, comme sur ces deux modèles très connus. Sur une guitare à résonateur, la question se pose encore autrement, entre corps en bois et corps en métal.

La Gibson Les Paul Standard 50s associe, selon la fiche du fabricant, un corps en acajou à une table sculptée en érable, un manche en acajou et une touche en palissandre. Gibson en propose une version où l'acajou remplace l'érable en table, et lui attribue un son un peu plus chaud, plus centré sur les médiums.

Chez Fender, la Stratocaster Player II se vend avec un corps en aulne, en frêne chambré ou en acajou chambré (creusé de cavités internes, ce qui l'allège), et une touche en érable ou en palissandre au choix. Le même modèle, avec les mêmes micros simples Alnico V, existe donc en trois bois de corps : le bois y redevient un ingrédient parmi d'autres, au même titre que l'électronique.

Ébène et palissandre : les bois de la touche et du chevalet

La touche, la face du manche où l'on pose les doigts, doit résister à l'usure des cordes et des frettes. D'où le choix de bois très durs : l'ébène sur les D-18 et D-28 de Martin, le palissandre sur la Les Paul, l'érable sur certaines Stratocaster.

L'ébène a une histoire moins connue. Fin 2011, Taylor et le négociant espagnol Madinter ont racheté Crelicam, une scierie d'ébène près de Yaoundé, au Cameroun. Sur sa page consacrée à l'ébène durable, Taylor explique que seul un arbre sur dix environ donne un bois uniformément noir. Les bûcherons abattaient jusqu'à en trouver un et laissaient les autres au sol. Le fabricant demande depuis au secteur d'accepter l'ébène veiné, aux reflets bruns : la différence est d'abord une affaire d'apparence.

Une guitare en palissandre peut-elle voyager ou se vendre librement ?

Oui, dans la plupart des cas, mais pas pour toutes les espèces. Le palissandre appartient au genre Dalbergia, encadré par la CITES, la convention internationale sur le commerce des espèces menacées. Lors de sa conférence de Johannesburg, en 2016, la CITES a inscrit à son annexe II toutes les espèces de Dalbergia qui n'étaient pas déjà à l'annexe I, ainsi que certains bubingas (Guibourtia) : leur commerce passe alors sous permis.

Le monde de la musique a obtenu un assouplissement à la conférence de Genève, en août 2019. Depuis le 26 novembre 2019, d'après la notification de la CITES, les instruments finis, leurs pièces et leurs accessoires contenant du palissandre circulent sans permis CITES. Une exception de taille : le palissandre de Rio (Dalbergia nigra), inscrit à l'annexe I depuis 1992, reste soumis aux contrôles, même sur une guitare terminée.

En France, le ministère de la Transition écologique précise que l'usage commercial des espèces de l'annexe A du règlement européen, où figure le palissandre de Rio, est interdit sauf certificat délivré au cas par cas. Les spécimens travaillés acquis avant le 3 mars 1947, dont les instruments de musique, en sont dispensés. Avant de vendre ou d'expédier à l'étranger une guitare ancienne au dos en palissandre, mieux vaut donc savoir de quelle espèce il s'agit.

Réécouter une guitare en pensant à son bois

La prochaine fois que vous écoutez un morceau joué sur une dreadnought, cherchez ce que décrivent les fiches de Martin : des basses qui débordent et des harmoniques qui flottent, ou une note sèche qui s'arrête net ? Et si vous hésitez encore entre plusieurs modèles, reprenez la question par l'autre bout avec notre guide pour bien choisir sa première guitare.

À lire aussi