Pourquoi une mélodie de trois notes suffit-elle à faire une chanson ?
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Une mélodie est une suite de sons de hauteurs différentes, rangés dans le temps, et trois hauteurs suffisent à en faire une. Pourquoi une mélodie si maigre fonctionne-t-elle ? Parce que l'oreille retient d'abord un contour (ça monte, ça redescend, ça revient) et un rythme, bien avant de compter les notes. La preuve est dans toutes les chambres d'enfant : les premières phrases d'« Au clair de la lune » n'utilisent que do, ré et mi. Quant à la « chanson la plus sifflée de l'histoire », aucun classement ne la mesure ; ce qui se mesure, en revanche, c'est la façon dont trois notes tiennent debout.
C'est quoi une mélodie, au juste ?
Le Larousse la définit comme un « ensemble de sons successifs de hauteur variable », dont les rapports entre eux permettent une perception globale qui satisfait « à la fois l'intelligence et la sensibilité ». Le mot clé est successifs. Un accord fait sonner plusieurs notes en même temps ; une mélodie les fait passer l'une après l'autre, comme une phrase fait passer des mots.
Deux choses la composent. La hauteur, d'abord : grave ou aigu, do ou sol. La durée ensuite, c'est-à-dire le rythme. Changez le rythme d'un air en gardant ses notes, et il devient souvent méconnaissable. Gardez le rythme en changeant légèrement les notes, et on le reconnaît souvent encore.
Il faut aussi distinguer deux sens du mot « note ». Quand on dit qu'une chanson « n'a que trois notes », on parle de trois hauteurs, pas de trois sons. Le début de la Cinquième symphonie de Beethoven fait entendre quatre sons, sol, sol, sol, mi bémol, mais seulement deux hauteurs.
Trois notes de musique, combien de sons dans « Au clair de la lune » ?
Relisons la comptine, partition en main, en do majeur. « Au clair de la lune » : do, do, do, ré, mi, ré. « Mon ami Pierrot » : do, mi, ré, ré, do. Onze sons, trois hauteurs. Les deux phrases suivantes, « Prête-moi ta plume pour écrire un mot », reprennent exactement le même dessin. Il faut attendre « Ma chandelle est morte » pour qu'une quatrième note apparaisse.
Ce qui frappe, c'est la logique de question et de réponse. La première phrase s'arrête sur ré : elle reste en l'air, comme une phrase sans point. La seconde se pose sur do, la note de repos de la gamme. Nul besoin de solfège pour l'entendre : « Pierrot » referme ce que « la lune » avait laissé ouvert.

Cette comptine a d'ailleurs une place à part dans l'histoire du son. Le 9 avril 1860, l'inventeur français Édouard-Léon Scott de Martinville a capté avec son phonautographe un fragment d'une dizaine de secondes d'« Au clair de la lune », rappelle la RTBF. L'appareil traçait les vibrations sur du papier noirci, sans pouvoir les rejouer ; il a fallu attendre 2008 et les chercheurs du projet First Sounds pour l'entendre. Le groupe First Sounds y voit le plus ancien enregistrement d'une voix humaine qu'on reconnaisse clairement. Coïncidence : la plus ancienne chanson enregistrée que l'on reconnaisse tient, pour l'essentiel, sur trois notes.
Mises côte à côte, quelques mélodies célèbres montrent que le nombre de hauteurs et le nombre de sons racontent deux histoires différentes :
| Mélodie | Hauteurs | Sons | Ce qui la rend reconnaissable |
|---|---|---|---|
| « Au clair de la lune », deux premières phrases | 3 (do, ré, mi) | 11 | Une question qui finit sur ré, une réponse qui finit sur do |
| « Frère Jacques », première phrase | 3 (do, ré, mi) | 4 | Une montée puis un retour au départ, répétés deux fois |
| Carillon de NBC | 3 (sol, mi, do) | 3 | Un saut vers l'aigu, puis une petite chute qui se pose sur la note de repos |
| Cinquième symphonie de Beethoven, motif d'ouverture | 2 (sol, mi bémol) | 4 | Trois coups répétés, puis une chute |
Une mélodie courte reste-t-elle mieux en tête ?
En 2016, une équipe menée par Kelly Jakubowski (Durham University, Goldsmiths à Londres, université de Tübingen) a publié dans la revue Psychology of Aesthetics, Creativity and the Arts une étude sur les « vers d'oreille », ces airs qui tournent en boucle malgré nous. Selon le communiqué de Goldsmiths, les chercheurs ont interrogé 3 000 personnes entre 2010 et 2013, puis comparé les morceaux cités à des titres de popularité équivalente.
Trois traits ressortent. Les airs obsédants ont souvent un tempo plutôt rapide. Leur contour général est courant : l'étude cite « Twinkle, Twinkle Little Star », dont la première phrase monte et la seconde descend, le même air que notre « Ah ! vous dirai-je, maman ». Et ils ont un petit détail inhabituel, un intervalle inattendu ou une répétition qui les distingue des autres. Une mélodie de trois notes voisines trouve facilement ce contour courant ; le tempo et le détail qui accroche, eux, dépendent du rythme qu'on lui donne.
Les limites de l'étude méritent d'être dites : elle repose sur des souvenirs déclarés par les participants, et sur un corpus de musiques populaires (pop, rock, rap, rhythm and blues). Elle ne prouve pas qu'une mélodie courte reste davantage en tête qu'une longue. Pour le versant cerveau de la question, nous avons consacré un article à ces chansons qui restent en tête pendant des années.
Trois notes déposées comme une marque : le carillon de NBC
Trois notes peuvent même valoir une signature commerciale. Le réseau américain NBC ponctue ses émissions d'un carillon sol, mi, do qui, selon NBC cité par le magazine professionnel Broadcasting & Cable, a été diffusé sur son réseau radio dès la fin de 1929. Le même magazine rapporte que NBC a obtenu en 1950 pour ce carillon la première marque de service sonore délivrée par l'office américain des brevets ; l'USPTO le cite encore parmi ses exemples de marques sonores.
Pourquoi celles-là ? Sol, mi et do sont les trois notes de l'accord de do majeur, jouées l'une après l'autre : un sol grave, un mi plus haut, puis le do, une tierce plus bas. La dernière tombe sur la tonique, cette note de repos, et la signature sonne terminée. D'autres marques ont choisi des airs plus longs ; nous en avons raconté plusieurs dans notre article sur les musiques de pub célèbres et leurs compositeurs.
Pourquoi une chanson à trois notes se siffle-t-elle si facilement ?
Siffler, c'est chanter sans paroles. On perd les mots, qui servent de repères à la mémoire, et il ne reste que le dessin des sons. Une mélodie faite de notes voisines, qui avance par petits pas plutôt que par grands sauts, se reproduit alors sans piège : pas d'intervalle difficile à viser, pas de note très aiguë à aller chercher. Do, ré, mi, et l'air est là, même pour quelqu'un qui siffle faux.
Le sifflement a pourtant porté des airs bien plus riches que trois notes : « Wind of Change » de Scorpions, « Patience » de Guns N' Roses ou les westerns d'Ennio Morricone. Nous les avons rassemblés dans notre article sur les chansons sifflées les plus connues, avec le nom de ceux qui les ont soufflées.
Trois notes ou trois temps : deux choses différentes
On tape parfois « musique à trois temps » en pensant au nombre de notes ; ce sont pourtant deux choses sans rapport. Les temps, ce sont les pulsations de la mesure, celles sur lesquelles on tape du pied. Une mesure à trois temps se compte « un, deux, trois », avec un appui sur le premier. C'est la mesure de la valse, que le Larousse décrit comme une danse « à 3 temps, avec une légère accentuation sur le premier ».
Un bon exemple de musique à trois temps, en français : « La Valse à mille temps » de Jacques Brel, parue en 1959, qui démarre en valse sage puis accélère de couplet en couplet. On peut y chanter cent notes différentes, elle restera à trois temps. Inversement, « Au clair de la lune » n'a que trois notes dans ses premières phrases, mais elle se note le plus souvent à quatre temps.
Fredonnez la comptine une fois de plus et arrêtez-vous juste après « la lune » : vous sentirez la phrase rester suspendue, en attente de son « Pierrot ». Et si trois notes vous paraissent encore beaucoup, écoutez les sirènes qui passent dans la rue ; nous avons cherché quelles notes jouent celles des pompiers, du SAMU et de la police.


