Musique classique émouvante : quelles œuvres font pleurer, et pourquoi ?

Violoniste d'orchestre jouant archet sur les cordes, un autre musicien flou à côté de lui

La musique classique émouvante par excellence, selon un sondage de la BBC, c'est l'Adagio pour cordes de Samuel Barber, élu « œuvre classique la plus triste jamais écrite ». Derrière lui viennent des pages dont l'histoire pèse autant que les notes : le Lacrimosa du Requiem de Mozart, laissé inachevé, les préludes joués aux obsèques de Chopin, l'Adagio dit « d'Albinoni » et le thème de La Liste de Schindler. Leur force tient à deux choses : ce qu'on sait de leur naissance, et un petit procédé d'écriture, l'appoggiature, qui met l'oreille en tension avant de la soulager.

L'Adagio pour cordes de Barber, la musique classique la plus émouvante selon la BBC

Au départ, ce n'est qu'un mouvement lent. Barber l'écrit pour son Quatuor à cordes opus 11, entre 1936 et 1938. C'est Arturo Toscanini qui lui demande une version pour orchestre à cordes, et la crée le 5 novembre 1938 à New York, avec les cordes de l'orchestre symphonique de la NBC. Huit minutes, des cordes seules, une mélodie qui avance pas à pas et semble chercher son air.

La suite, Barber ne l'a pas écrite. Ses notes de programme, publiées par l'Orchestre philharmonique de Berlin, le rappellent : on ignore si le compositeur voulait une musique de deuil. Elle l'est devenue. L'Adagio a accompagné les funérailles de Franklin D. Roosevelt, de John F. Kennedy, d'Albert Einstein et de Grace de Monaco ; en avril 2021, il a encore été joué au Konzerthaus de Berlin lors de la cérémonie nationale pour les victimes du Covid-19. Dans le sondage de la BBC, il devance notamment l'Adagietto de la Cinquième Symphonie de Mahler.

Le Lacrimosa de Mozart : huit mesures, puis plus rien

Le Requiem de Mozart est resté inachevé à sa mort. Du Lacrimosa, la page la plus célèbre, il n'avait écrit que huit mesures. Son élève Franz Xaver Süssmayr, qui l'aidait déjà à noter la partition dans ses derniers mois, a complété l'œuvre ; c'est sa version qui reste la plus admise aujourd'hui, selon l'orchestre symphonique du New Jersey.

On raconte que Mozart serait mort en composant ce mouvement. L'orchestre lui-même présente la scène comme une histoire qui circule, pas comme un fait établi. Reste ce qu'on entend : des soupirs de violons, un chœur qui monte, et une main qui change en cours de route sans que l'oreille le remarque.

Aux obsèques de Chopin en 1849, deux préludes et le Requiem de Mozart

Ce Requiem a croisé une autre histoire. Selon la Ville de Paris, qui annonce un concert commémoratif, Chopin avait décidé avec ses proches qu'on jouerait le Requiem de Mozart à ses funérailles. Le 30 octobre 1849, à onze heures, trois mille personnes emplissent l'église de la Madeleine, tendue de noir. Un orchestre joue sa Marche funèbre, arrangée par Napoléon Reber, pendant que le cercueil remonte de la crypte.

Puis Louis Lefébure-Wély, à l'orgue, joue deux de ses préludes pour piano, en mi mineur et en si mineur. Le Requiem retentit à la fin, avec l'orchestre et les chœurs de la Société des concerts du Conservatoire dirigés par Narcisse Girard, Pauline Viardot et Luigi Lablache en solistes. Le Prélude en mi mineur tient en quelques lignes : une mélodie presque immobile au-dessus d'accords qui glissent, demi-ton après demi-ton. Le piano qu'il aimait, lui, a son histoire dans notre article sur le Pleyel, instrument préféré de Chopin.

Mains d'un organiste sur les claviers d'un orgue, tirants de registres de chaque côté
En 1849, deux préludes de Chopin ont été joués à l'orgue de la Madeleine pendant ses obsèques.

L'Adagio d'Albinoni, écrit en 1958 par Giazotto

Voilà une œuvre baroque écrite en 1958. La radio publique canadienne CBC a retracé l'affaire. Le musicologue milanais Remo Giazotto travaille sur le compositeur vénitien Tomaso Albinoni, dont une grande partie des manuscrits inédits avait rejoint la bibliothèque d'État de Saxe, à Dresde, presque entièrement détruite par les bombardements de 1945. Il affirme y avoir retrouvé un fragment : une ligne de basse et six mesures de mélodie.

Il dit l'avoir complété, et publie l'Adagio en sol mineur sous son propre nom, avec un très long titre qui mentionne Albinoni. Plus tard, Giazotto revient sur son récit et s'attribue seul la pièce, toujours protégée par le droit d'auteur. Le fragment n'a jamais été montré. Pleurer sur l'Adagio reste permis ; simplement, on pleure sur du Giazotto.

La Liste de Schindler : le thème que John Williams hésitait à écrire

Quand Steven Spielberg lui montre le film, John Williams hésite. Selon la radio britannique Classic FM, il lui dit : « Il vous faut un meilleur compositeur que moi pour ce film. » Spielberg répond : « Je sais. Mais ils sont tous morts. » Le thème principal est confié au violon d'Itzhak Perlman, et la partition vaut à Williams l'Oscar de la meilleure musique.

Le thème a quitté l'écran : il se joue aujourd'hui en concert, sans les images. Pour le reste de la mécanique propre au cinéma, notre article sur la façon dont les musiques de film jouent sur vos émotions prend le relais.

Pourquoi une musique classique émouvante fait-elle pleurer ?

Le psychologue de la musique John Sloboda, professeur à la Guildhall School de Londres, a étudié les réactions physiques à la musique : frissons, gorge serrée, larmes. Interrogé par la radio américaine NPR en 2012, il désigne un ornement en particulier, l'appoggiature. Le mot vient de l'italien appoggiare, s'appuyer : une note étrangère à l'accord, parfois dissonante, sur laquelle la mélodie s'appuie avant de se poser sur la note attendue.

Chaque appoggiature crée une petite tension, puis la résout. Pour Sloboda, la musique touche alors un système très ancien en nous, qui repère l'émotion quand une attente est contrariée, puis réparée. Tension, résolution ; tension, résolution ; et cela se joue sans qu'on y pense.

Les deux pistes se rejoignent dans ces cinq œuvres. Un procédé qui fait attendre l'oreille, et une histoire qui fait attendre le cœur : l'adieu de Chopin, la page interrompue de Mozart, un fragment de Dresde que personne n'a vu.

Réécoutez l'Adagio de Barber en guettant chaque fois que la mélodie s'appuie sur une note de travers, juste avant de trouver la bonne. Et pour suivre ce frisson jusque dans le cerveau, lisez ce que dit la science du son et des émotions.

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