L'Aigle noir de Barbara : quelle signification ?
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« Un beau jour ou peut-être une nuit / Près d'un lac je m'étais endormie » : tout L'Aigle noir part de ce sommeil. En surface, la chanson de Barbara raconte un rêve, un oiseau noir qui se pose près d'une femme endormie, qu'elle reconnaît et qu'elle supplie de la ramener au pays de son enfance. Depuis la parution de ses mémoires posthumes en 1998, où elle évoque à mots couverts les violences subies de la part de son père, à dix ans et demi, on y entend surtout le retour de ce père. Le lien entre l'oiseau et le père reste une lecture, soutenue par des biographes et des psychanalystes.
Que racontent les paroles de L'Aigle noir ?
Le récit tient en quelques images. La narratrice s'endort au bord d'un lac. « Quand soudain, semblant crever le ciel », un aigle noir surgit, tournoie, se pose près d'elle. Barbara le décrit comme un objet précieux : des yeux « couleur rubis », des plumes « couleur de la nuit », un front qui porte un diamant bleu, un « oiseau roi couronné ». Rien de menaçant dans ce portrait. Il brille.
Puis vient le geste. « De son bec il a touché ma joue / Dans ma main il a glissé son cou » : un contact d'une grande douceur, presque tendre, qui précède la phrase centrale de la chanson. « C'est alors que je l'ai reconnu. » Elle ne dit pas qu'elle le voit pour la première fois. Elle le reconnaît. L'aigle n'est pas un inconnu venu du ciel : il est « surgissant du passé », et il lui est « revenu ».
La deuxième moitié change de ton. La narratrice parle à l'oiseau, lui demande de l'emmener, de retourner « au pays d'autrefois », « dans mes rêves d'enfant », pour cueillir des étoiles et allumer le soleil. L'aigle repart sans répondre, et la chanson se referme en reprenant le premier couplet, comme une scène qui revient.
Comment la chanson a-t-elle été reçue à sa sortie en 1970 ?
L'Aigle noir donne son titre à l'album de 1970, paru chez Philips. Barbara en signe paroles et musique, et l'arrangement ample, avec cordes, revient à Michel Colombier : l'encyclopédie Universalis écrit qu'il « relance Barbara » avec cette chanson. Le succès est énorme. Il fait sortir la chanteuse du cercle des amateurs de chanson à texte et des cabarets de la rive gauche, comme le rappelle l'universitaire Sébastien Bost.
Tout le monde n'applaudit pas. Universalis note que certains admirateurs regrettent alors la « dramatisation symphonique » et des paroles jugées « passablement obscures ». Pendant près de trente ans, le grand public écoute donc L'Aigle noir comme un conte ou un rêve, une rêverie sur l'enfance perdue, et l'oiseau garde son mystère. Barbara ne l'éclaire guère : selon la RTBF, elle se contente de parler d'un souvenir d'enfance, sans rien ajouter.
Pour entendre ce qu'on entendait alors, avec la voix et le piano au premier plan, l'INA a mis en ligne une archive télévisée.

Que révèlent les mémoires « Il était un piano noir… » ?
Barbara meurt le 24 novembre 1997, quelques jours après avoir envoyé à Fayard des mémoires restés inachevés. Le texte paraît à l'automne 1998 sous le titre Il était un piano noir… Mémoires interrompus. Le livre fait événement pour une vingtaine de lignes, sur plus de cent pages, que Sébastien Bost cite dans son étude des mémoires de Barbara publiée par l'université de Rouen.
Dans ces lignes, elle raconte sa peur grandissante de son père, en pleine guerre. Puis cette phrase : « Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l'horreur. J'ai dix ans et demi. » Elle enchaîne sur le silence des enfants, qui se taisent « parce qu'on refuse de les croire ». Elle écrit « horreur », « humiliations », « hautes turbulences » : pour Sébastien Bost, ces périphrases ne laissent guère de doute, et le pluriel suggère des faits répétés. Mais le mot « inceste » n'est jamais écrit, et elle ne décrit rien.
C'est ce choix de l'ellipse qu'il faut garder en tête avant de relire la chanson. Barbara a dit l'essentiel, en mesurant chaque mot.
L'aigle noir est-il le père de Barbara ?
La lecture n'est pas née avec le livre. Dès 1986, Marie Chaix, qui fut l'assistante de Barbara à la fin des années 1960, rapprochait trois chansons : « Nantes », « Au cœur de la nuit » et L'Aigle noir, qu'elle voyait comme un triptyque autour de la figure paternelle. Le contexte s'y prête. Jacques Serf quitte brutalement sa famille en 1949 ; il meurt à Nantes en 1959. « Nantes » raconte ce rendez-vous manqué : sa fille arrive trop tard à son chevet.
« Au cœur de la nuit » met déjà en scène une présence qui revient la nuit, une nuit qui rappelle à la narratrice une nuit d'enfance, et à laquelle elle demande qui elle est. Trois ans plus tard, L'Aigle noir rejoue la même scène, mais cette fois l'être revenu est reconnu. En 2002, le psychanalyste Philippe Grimbert va plus loin dans Chantons sous la psy : pour lui, l'aigle représente le père, et la chanson serait une tentative poétique de faire le deuil de l'événement traumatique. Il résume son message ainsi : le père a commis un acte qu'il n'aurait jamais dû commettre, et sa fille a besoin d'en faire une rêverie pour reconstruire l'homme qu'il était avant.
Cette lecture éclaire ce qui gêne tant à l'écoute : l'aigle est beau. Couronné, les yeux couleur rubis, un diamant bleu au front, tendre dans son geste. Si l'on y lit le portrait d'un agresseur, une chanson faite seulement de peur aurait été plus simple à écrire. Celle-ci mêle l'éblouissement, la douceur et la nostalgie d'un « pays d'autrefois », et c'est peut-être pour cela qu'elle trouble autant. L'encyclopédie Universalis, dans sa notice sur Barbara, va jusqu'à écrire qu'elle a livré elle-même cette clé, tard, en identifiant l'aigle au père. Dans les passages des mémoires que cite l'étude de Sébastien Bost, en revanche, la chanson n'est pas nommée.
Relus à la lumière de cette lecture, quatre vers prennent un autre poids :
| Vers | Ce qu'il dit | Ce qu'y voit la lecture du père (Chaix, Grimbert) |
|---|---|---|
| « Un beau jour ou peut-être une nuit » | Un moment qu'elle ne sait pas situer, jour ou nuit | Un souvenir impossible à dater |
| « L'oiseau roi couronné » | Un oiseau royal, couronné, un diamant au front | Une figure d'autorité admirée, placée très haut |
| « C'est alors que je l'ai reconnu » | Elle sait qui il est | Quelqu'un de son passé (« surgissant du passé »), qu'elle a connu |
| « Retournons au pays d'autrefois » | Le désir de revenir à l'enfance | Pour Grimbert, le père d'avant, que la chanson tente de reconstruire |
Quelles autres significations a-t-on prêtées à la chanson ?
Beaucoup, et Sébastien Bost met en garde contre l'« emballement herméneutique » qui a suivi le livre : relire tout le répertoire de Barbara comme un message codé sur l'inceste. Pour L'Aigle noir, ce parti pris appauvrit un texte ouvert à d'autres approches. Bertrand Dicale et André Manoukian, dans La Vie secrète des chansons françaises (2016), rappellent qu'on a pu y voir la menace de l'extrême droite, le retour du patriarcat dans une société où les femmes s'émancipent, ou la nature qui proteste contre sa destruction. La RTBF cite aussi l'hypothèse d'un symbole du IIIe Reich, pour une chanteuse née dans une famille juive.
Ces lectures ne s'annulent pas. Une chanson écrite par une femme qui a tu un secret pendant des décennies peut porter plusieurs couches à la fois, et Barbara n'en a fermé aucune. Ce qui a changé en 1998, c'est le poids de chaque vers : « surgissant du passé » ne s'entend plus de la même façon quand on sait ce que cachait le sien.
Pourquoi la chanson se chante-t-elle encore aujourd'hui ?
Depuis la mort de Barbara, la chanson a été reprise par Patrick Bruel, Élodie Frégé, Slimane, Michel Sardou ou Mika, qui la chantent, note la RTBF, avec cette histoire en tête. Elle revient aussi dans les conversations sur les violences faites aux enfants : la RTBF ouvre avec elle une sélection de chansons qui parlent d'inceste, publiée en janvier 2021, au moment où le mot-dièse #MeTooInceste libérait la parole.
Elle ne dénonce rien, pourtant. Elle ne nomme ni coupable ni faits. Lue comme Marie Chaix et Philippe Grimbert la lisent, elle montrerait comment un souvenir terrible peut revenir déguisé en merveille, et comment une enfant blessée peut garder la nostalgie de celui qui l'a blessée. C'est d'abord une chanson sur la mémoire, et c'est pour cela qu'elle parle encore à ceux qui ont vécu quelque chose qu'ils n'arrivent pas à dire.
Avec quelles chansons de Barbara la réécouter ?
Réécoutez à la suite les trois chansons que Marie Chaix rapprochait : « Nantes », « Au cœur de la nuit », puis L'Aigle noir. Écoutez surtout la fin, ce premier couplet qui revient comme une scène qu'on se repasse. Et si vous aimez ces chansons qui disent un adieu sans le prononcer, lisez ensuite l'explication de « Désormais » d'Aznavour, ou ce qui se cache derrière les paroles du « Vent nous portera » de Noir Désir. Pour un autre grand texte de la chanson française, il y a aussi « La nuit je mens » de Bashung.


