Clapton et Hendrix : étaient-ils vraiment rivaux ?
mis à jour le 5 min de lecture

Non, Eric Clapton et Jimi Hendrix n'ont jamais été des ennemis. Leur rivalité tient surtout à une soirée : le 1er octobre 1966, à Londres, Hendrix, arrivé en Angleterre une semaine plus tôt, monte sur scène avec Cream et joue si vite que Clapton en reste les mains immobiles. Ce choc a nourri la légende d'un duel ; la suite raconte plutôt une admiration, jusqu'à une reprise enregistrée neuf jours avant la mort de Hendrix.
Voici ce que rapportent les témoins de cette nuit, ce que la légende a gonflé, et la chanson qui relie vraiment les deux guitaristes.
Que s'est-il passé entre Clapton et Hendrix le 1er octobre 1966 ?
Cream est alors un groupe tout neuf. Clapton a quitté les Bluesbreakers de John Mayall pour fonder un trio avec Jack Bruce et Ginger Baker, et ce soir-là, ils jouent à la Polytechnic de Regent Street, dans le centre de Londres. Chas Chandler, ancien bassiste des Animals devenu le manager de Hendrix, demande si son protégé peut se joindre à eux le temps d'un morceau. Les invités sont rares sur la scène de Cream. Clapton accepte quand même.
Hendrix choisit « Killing Floor », un blues de Howlin' Wolf, et le prend bien plus vite que l'original. Clapton l'a raconté lui-même plus tard : c'était un morceau qu'il avait toujours voulu jouer, sans avoir jamais eu, disait-il, toute la technique pour le faire. L'aveu ne porte pas sur un rival plus doué, mais sur sa propre limite, et il pèse lourd dans la bouche d'un guitariste que tout Londres admirait.
Le récit de Chas Chandler, repris par Louder Sound, le site du magazine Classic Rock, est plus cru. Clapton serait resté planté là, les mains tombées de sa guitare, puis serait allé en coulisses, où il n'arrivait pas à allumer sa cigarette. Il aurait alors demandé à Chandler si ce garçon était vraiment aussi bon, avec un juron que les versions ne rapportent pas toutes dans les mêmes mots. Retenez le geste plus que la phrase : il a quitté la scène avant la fin du morceau.

Pourquoi dit-on que Hendrix a « tué Dieu » ce soir-là ?
Parce qu'à Londres, Clapton a hérité d'un surnom écrit à la bombe sur un mur d'Islington : « Clapton is God ». Les récits hésitent sur l'année où le graffiti est apparu, entre 1965 et 1967, et personne ne sait avec certitude qui l'a tracé. Mais l'image d'un inconnu américain faisant reculer ce dieu était trop belle pour la presse rock, qui parle encore aujourd'hui de la nuit où Hendrix a « tué Dieu ».
Le mot a déformé l'histoire. Un dieu qu'on détrône appelle une revanche, une rancune, un second round. Dieu, dans cette affaire, n'est pourtant qu'un mot de graffiti ; ce soir-là, les deux hommes jouaient un blues de Howlin' Wolf, et c'est Clapton qui avait ouvert la porte.
Clapton et Hendrix étaient-ils rivaux ou admiratifs l'un de l'autre ?
Admiratifs, à en croire ce que Clapton en a dit. Le choc de 1966 est celui d'un guitariste qui découvre quelqu'un d'aussi fort que lui sur son propre terrain, le blues. Des années plus tard, interrogé par la radio britannique Planet Rock, il résumait encore la soirée de la Polytechnic d'une phrase : Hendrix avait blown everyone's mind, il avait sidéré tout le monde. On cherche en vain, dans ses propos publics, le ton d'un homme qui garde une dent contre un rival.
Ce qui les opposait, c'était leur manière de faire sonner une guitare électrique. Le tableau ci-dessous compare les deux hommes tels qu'ils se présentent à Londres à l'automne 1966, sans chercher à désigner un vainqueur ; ce classement, nous l'avons tenté dans qui est le meilleur guitariste de tous les temps.
| Eric Clapton | Jimi Hendrix | |
|---|---|---|
| Situation à l'automne 1966 | Vient de fonder Cream après les Bluesbreakers | Arrive des États-Unis fin septembre, amené par Chas Chandler |
| Main | Droitier | Gaucher, sur des guitares de droitier retournées |
| Rapport au son | Notes tenues, phrasé posé, héritier du blues britannique | Larsen et saturation traités comme des couleurs à part entière |
| Rôle le 1er octobre | L'hôte, à la tête de son trio | L'invité, pour un seul morceau |
Ce qu'ils jouaient sur scène dépendait aussi de leurs guitares et de leurs amplis, un sujet que nous détaillons dans le matériel des guitaristes célèbres.
Quels mythes sur Clapton et Hendrix faut-il oublier ?
La guitare électrique des années 1960 a produit ses légendes, et celle-ci en a fabriqué trois qui reviennent sans cesse quand on tape « Clapton vs Hendrix » :
- « Hendrix a humilié Clapton en public. » Les témoins décrivent un Clapton stupéfait, pas un duel : personne n'avait lancé de défi, et l'invité n'a joué qu'un morceau.
- « Ils se détestaient. » Rien dans ce que Clapton a dit de Hendrix ne va dans ce sens, et la chanson qu'il a enregistrée pour lui en 1970 dit plutôt l'inverse.
- « Clapton is God est né de leur rivalité. » Le graffiti visait Clapton seul. C'est la presse qui, après coup, a rapproché ce surnom de la soirée de la Polytechnic.
Quelle chanson relie Clapton à Hendrix ?
« Little Wing ». Hendrix l'enregistre en 1967 sur l'album Axis: Bold as Love. Trois ans plus tard, Clapton a laissé Cream derrière lui et joue avec un nouveau groupe, Derek and the Dominos. Le 9 septembre 1970, aux studios Criteria de Miami, pendant les séances de l'album Layla and Other Assorted Love Songs, le groupe s'attaque à « Little Wing », le même jour que « Layla ». uDiscover Music, le magazine de la maison de disques Universal, présente cette reprise comme l'hommage du groupe à Hendrix. Duane Allman, venu des Allman Brothers, participe à ces séances aux côtés de Clapton.
Neuf jours plus tard, le 18 septembre 1970, Hendrix est retrouvé mort à Londres, dans un hôtel de Notting Hill, le Samarkand. Il avait 27 ans. L'album sort en novembre 1970 : l'hommage enregistré pour un vivant arrive chez les disquaires comme un adieu.
Reste cette scène de la Polytechnic : un guitariste que Londres appelait Dieu, les mains immobiles au-dessus de ses cordes, qui choisit quatre ans plus tard de jouer la chanson de celui qui l'avait laissé sans voix. Clapton a connu un autre moment de vérité, en studio cette fois : c'est l'histoire de ce solo d'Eric Clapton enregistré en une seule prise.


